L’art du bambou, une autre grande première en France

On a pu le voir à travers l’exposition Meiji et Miku Expo, Japonismes 2018 s’intéresse de façon très large à la culture du Pays du Soleil Levant. C’est donc l’année des grandes premières en France, comme l’exposition Fendre L’Air, Art du Bambou au Japon qui se tient actuellement au Musée du Quai Branly et met en lumière cet art méconnu originaire de l’archipel.

Il existe quelques 500 espèces de bambous au Japon, mais seulement une douzaine est utilisée par les artisans, le plus répandu étant le madake. Abondant, le bambou est également suffisamment flexible et il ne pourrit pas. Il réunit donc des qualités déterminantes pour la fabrication d’objets, appelé dans un tel cas vannerie. Le processus de préparation de la matière est néanmoins très long : il faut retirer l’huile que contient le bambou, le faire sécher et tresser des lanières. Le grand maître Iizuka Rôkansai (1890-1958) réalisait même des croquis pour les œuvres qu’il jugeait importantes.

Fendre l'air art du bambou japon expo paris quai branly
Tanabe Chikûnsai I : panier à fleurs (Karamono-utsushi Shishin Hanakago) – 1926

Le thé arrive de Chine sur l’archipel à partir du VIIIe siècle, et la cérémonie du thé se développe également. L’arrangement floral, ou ikebana, naît parallèlement pour décorer les salles prévues à cet effet. Les paniers en bambou apparaissent à ce moment-là, principalement pour recueillir les compositions florales, et copient la culture et les arts chinois qui sont la grande inspiration de l’époque. Cette tradition a perduré jusqu’au début du 20e siècle car les échanges culturels avec le continent ont continué. Ce vase tressé de Tanabe Chikûnsai I (1877-1937) en est un bon exemple, car il a pour motif les quatre animaux légendaires en Chine : le phénix (face visible à l’image), le genbu (fusion de la tortue et serpent), le dragon et le tigre.

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Hayakawa Shôkosai I : Boîte à thé (Chakago) – seconde moitié du 19e siècle

Hayakawa Shôkosai (1815-1897) est le premier de ces artistes ayant signé ses œuvres en bambou. Celui-ci se lance dans la conception d’accessoires pour la cérémonie du thé, comme cette boîte faite pour contenir le nécessaire à thé. Issu d’une famille de la petite noblesse, il a des contacts parmi les collectionneurs demandeurs de ce type d’objet. Ce n’est donc pas un hasard si Shôkosai apparaît comme le grand précurseur du travail du bambou, même si beaucoup d’artisans avant lui n’ont jamais pu se faire connaître et sont donc tombés dans l’oubli.

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Yamamoto Chikuryôsai I : corbeille à fruits – 1935

Parmi les pères fondateurs de l’art de bambou japonais, on trouve aussi Yamamoto Chikuryôsai (1868-1950) qui s’illustre avec des objets plus profanes, comme cette corbeille à fruits assez raffinée.

Opposition entre l’ancien et le moderne

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Tanabe Chikûnsai IV : panier à fleurs (Funagata Hanakago) – 2014

Dans les grandes lignées, on trouve les familles Iizuka et Tanabe. Tanabe Chikûnsai IV (né en 1973) reprend avec brio le flambeau de son arrière-grand-père dont nous avons parlé plus haut. Après-guerre, les formes se font beaucoup plus originales et, sans renier l’aspect pratique de l’ikebana, les créations s’élèvent dans le domaine artistique comme ce hanakago (panier à fleurs) en forme de bateau.

L’expertise est telle que certaines œuvres sont primées. Le Nihon Bijutsu Tenrankai (exposition japonaise des arts) créé en 1907 a vu la victoire de cette vannerie en spirale à l’architecture très minutieuse signée Tanabe Chikûnsai II (1910-2000). A droite, cette étagère en bambou de Iizuka Hôsai II (1872-1934) a été retenue à l’exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de Paris en 1925.

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Les objets en bambou sont tous accompagnés de Tomobako (boîtes de rangement)

Pourtant, la vague japoniste de la fin du XIXe au début du XXe a largement ignoré la vannerie en bambou. Seul le musée für Kunst und Gewerbe à Hambourg a su rassembler quelques 60 paniers de Hayakawa Shôkosai I. Hormis cela et quelques collectionneurs américains, les objets en bambou japonais n’ont jamais constitué un gros marché. Les objets arrivent souvent abîmés, car séparés de leur boîte protectrice, que l’on peu voir ci-dessus.

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Boîte de rangement marquée Rôkansai

Ces tomobako (boites de rangement) sont fabriqués à la demande de l’artisan et signés par lui. Ici on peut lire 琅玕斎作 qui veut dire « fait par Rôkansai », artiste fortement mis en avant tout au long de cette exposition Fendre l’Air.

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Trois oeuvres d’art de Sugiura Noriyoshi : Ritsudô (2017), Mayu (2013), Yakudô (2013)

Sur les dix dernières années, on quitte complètement l’aspect pratique pour se concentrer sur la sphère artistique. Les figures sont de plus en plus folles et le niveau de technicité de plus en plus incroyable comme dans ces trois créations de Sugiura Noriyoshi. Les artistes modernes choisissent des noms pour personnaliser leurs oeuvres. Ici de gauche à droite Ritsudô (rythme), Mayu (cocon) et Yakudô (vigueur).

Fendre l’Air, Art du Bambou au Japon est une exposition fondamentalement novatrice et, qui plus est, riche et complète au regard du sujet traité. Un contenu fascinant et une bonne occasion d’apprendre sur cette facette méconnue de l’art nippon.

Fendre l'air art du bambou japon expo paris quai branly

Fendre l’Air, Art du Bambou au Japon

Musée du quai Branly
37 quai Branly, 75007 Paris

Du 27 novembre 2018 au 7 avril 2019
Ouvert tous les jours de 11h à 19h/21h sauf le lundi

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Thomas Froehlicher est chroniqueur Japon & Gaming. Rédacteur pour plusieurs sites spécialisés dans le jeu vidéo, il intervient sur l'actualité vidéo-ludique depuis trois ans. Sa passion pour la culture japonaise, aussi bien classique que moderne, l'a poussé à en étudier la langue en parallèle de sa majeure en finance, puis à effectuer un semestre d'échange universitaire à Sophia University à Tokyo. Il est titulaire du Japanese Language Proficiency Test niveau 1 depuis 2012, et depuis ne jure que par les versions originales en japonais.