Cette saison hivernale semble être placée sous le couteau de Jack l’éventreur ! Après son incisive apparition au Lucernaire dans le Cercle de Whitechapel le criminel sanguinaire hante à présent les tréteaux du Théâtre de l’Essaïon. 

Mise en scène par Stéphanie Wurtz, cette adaptation du roman de Pierre Dubois apporte une toute autre analyse des faits: mi-poétique, mi-musicale, cette nouvelle pièce entraîne les spectateurs au coeur d’un conte macabre teinté de divagations psychanalytiques assez surprenantes.

 Menée par trois talentueux comédiens, L’Eventreur nous transporte une fois de plus en 1888 dans les bas-fonds londoniens. En l’espace de quelques mois, dix filles de joie ont été cruellement assassinées par un tueur mystérieux. « Dix petites catins sans espoir de ciel… » comme le chante Delphine Guillaud de sa voix mutine.

Afin de mener méthodiquement cette enquête, l’Agent Marmaduke Perthwee (François Lis) donne la réplique à son second Roger Ackroyd (Vincent Gaillard). Ensemble les deux policiers reviennent en détail sur le meurtre de chacune des victimes pour tenter de donner enfin un visage à leur immonde assassin.

 Impassible et pourtant très charismatique, le comédien François Lis est le narrateur principal de l’histoire. Engoncé dans son gilet noir et son pantalon de tartan, il se tient droit comme un avocat et narre avec intensité les mutilations et les horribles crimes de Jack. L’oeil rond et la pupille brillante, il semble plaider ardemment face à une cour au point qu’on finit par se demander s’il ne serait pas du côté de L’Eventreur…  Énumérant sans faute ses malheureuses victimes, il traduit avec cynisme et minutie les réflexions de leur bourreau sanguinaire…

Tandis qu’il fait le tri dans ces massacres en série, le comédien Vincent Gaillard l’accompagne au piano et Delphine Guillaud interprète une à une ces « muses de réverbère » :  Lily, Polly, Fairy-Fay, Mary-Jane … L’épaule ronde et les jupons retroussés, la jeune actrice aguiche, fuit, chute, et se retrouve inévitablement raide morte sur la chaussée sans même avoir compris pourquoi …

L'éventreur
François Lis

D’ailleurs « Pourquoi » ? N’est-ce-pas là, la meilleure question à se poser pour décrypter ce drame cruel jamais élucidé ? Et si au lieu de donner un visage à Jack l’Eventreur, l’on tentait d’abord de capter les errances de son esprit? Certes, trouver le suspect demeure une étape primordiale mais comprendre ce qui peut pousser un homme (et pourquoi pas une femme?) à tuer et dépecer ses proies de la sorte est une enquête d’un tout autre niveau.

C’est à ce type d’analyse que s’astreignent les créateurs de cette pièce en livrant au public un rébus scénique des plus inattendus : Jack est il un barbier diabolique ou un obsédé sexuel inassouvi ? Jack est-il un adolescent un peu simplet ou un ecclésiastique déversant sa haine sur de pauvres pécheresses ? Et si tout cela remontait à l’enfance et au désir d’innocence qui s’étiole inexorablement chez les grandes personnes ?

Delphine Guillaud - L'éventreur
Delphine Guillaud

Tant de suppositions sont possibles … Celles proposées par l’auteur de ce récit sont abracadabrantes et même confuses car elles font se croiser le thriller et le conte de fée. C’est un mélange des genres assez paradoxal mais lorsque l’on pose un pied dans cet imaginaire parsemé de ritournelles anglaises, l’on finit par porter un tout autre regard sur Jack The Ripper. On n’en dira pas plus …

L’éventreur ? Une partition poétique, introspective, inattendue …

L'éventreurL’Éventreur
D’après une nouvelle de Pierre Dubois tirée des Contes de Crimes (Edition Hoëbeke)
Adaptation théâtrale : François Lis
Mise en scène : Stéphanie Wurtz
Avec la compagnie Ornithorynque : François Lis, Delphine Guillaud et Vincent Gaillard
Musique : Vincent Gaillard
Lumière: David Maul
Costumes: Aline Gobert
Décors : les Ornithos
Théâtre de l’Essaïon
6 rue Pierre au lard – Paris 4e
Réservation : 0142784642
http://www.essaion-theatre.com/spectacle/718_leventreur.html
Du 13 janvier au 9 juin 2018
Tous les samedis à 18h
La pièce dure 1h10

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Florence Yérémian est journaliste culturelle. Rédactrice auprès de Muséart, Paris Capitale, L’Oeil ou le BSC News, elle couvre l’actualité parisienne depuis plus de vingt ans. Historienne d’Art de formation (Paris Sorbonne & Harvard University), correspondante en Suisse et à Moscou, elle a progressivement étendu ses chroniques au septième art, à la musique et au monde du théâtre. Passionnée par la scène et la vie artistique, elle possède à son actif plus de 5000 articles et interviews.