Une fabuleuse trilogie 

On peut reprocher au nouveau spectacle de Simon Stone un certain chaos, une pauvreté des dialogues ainsi qu’une lenteur dans le déploiement de son intrigue, et pourtant la mise en scène de cette pièce tient du génie. Répartie sur trois plateaux distincts au sein de l’Odéon Berthier, elle invite les spectateurs à suivre les trois chapitres d’une étrange histoire dans l’ordre qu’ils souhaitent.

La Trilogie de la vengeance - Théâtre - Odéon - Théâtre de l'Europe - Florence Yeremian - SYMA News - Simon Stone - Ford - Shakespeare - Middleton - Bruni Tedeschi - Eric Caravaca - Servane Ducorps - Adèle Exarchopoulos - Eye Haidara - Pauline Lorillard - Nathalie Richard - Alison Valence - Féminisme - Tragédie - Drame - Ateliers Berthier - Paris - Viol - Mort - Inceste - Cruauté - Antonin Artaud
Valeria Bruni Tedeschi, à la fois forte et fragile…

Une histoire de vengeance

Cette histoire, c’est celle d’une vengeance qui se fomente sur plusieurs décennies. A l’origine se trouve un drame amoureux qui va entraîner la déchéance d’un homme mais aussi le déclin de ses proches et de toute sa famille. Cet homme c’est Jean-Baptiste : violeur, menteur et névrosé, il consomme toutes les femmes qui l’entoure sans se soucier un seul instant de leur devenir. Victimes consentantes, payées ou brutalisées, il les utilise cruellement pour assouvir son mal-être sans imaginer qu’un jour, ces dames vont enfin décider à se rebeller.

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Adèle Exarchopoulos est fermement décidée à punir son prédateur (Eric Caravaca)

Un récit d’inspiration élisabethaine ?

Trois pièces élisabéthaines seraient à  l’origine de ce drame contemporain : « Titus Andronicus » de Shakespeare, « The Changeling » de Thomas Middleton et « Dommage qu’elle soit une putain » de John Ford. Certes, on retrouve le thème de l’inceste propre à Ford et celui du mensonge très présent dans l’œuvre de Middleton. Certes, on ressent également la violence inhérente aux récits de Shakespeare et la force qu’il confère hbituellement à ses figures féminines. Cependant, n’espérez rien trouver de britannique dans le spectacle de Simon Stone sinon vous serez déçus. Le théâtre anglais du XVIIe siècle est à des miles de cette nouvelle création qui se réclame bien d’avantage de l’héritage antique.

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Servane Ducorps dissimule son vrai visage aux yeux de sa maitresse (Nathalie Richard)

À deux pas de la tragédie grecque

En effet, au fur et à mesure que se déploie cette sombre histoire de vengeance, on voit se dessiner les grands thèmes de la tragédie grecque : l’inceste, la mort, la fatalité… Même si les Dieux et les héros sont exclus de ce drame familial, Simon Stone s’est surpassé en mettant en scène un tyran misogyne, un père infanticide, une épouse infidèle et une cohorte de femmes vindicatives. Mélangeant la trahison, le mensonge et le déshonneur, il nous livre une fresque aussi puissante que douloureuse et nous laisse  juges du verdict final.

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Simon Stone nous éblouit par la complexité de sa mise en scène

Un conte féministe et contemporain

En adaptant ces grand principes antiques à notre siècle, Simon Stone touche ingénieusement son public car il lui offre un miroir grossissant des déchéances de sa propre société : un patron salace, des femmes violées, des vierges vendues… Aussi dramatiques soient-ils, ces faits existent toujours autour de nous…

Malgré les millénaires qui nous séparent de l’Antiquité, la plupart des femmes ne se sont pas vraiment affranchies de la domination masculine : reléguées au rang d’objet fantasmé, asservi ou vendu, beaucoup demeurent encore aujourd’hui la proie d’un père, d’un mari, voire d’un frère.

En offrant à ses protagonistes féminines la liberté de parole et le droit de se venger de ces prédateurs, Simon Stone nous montre sa solidarité envers le beau-sexe. Ce discours féministe semble d’ailleurs lui tenir à coeur car il était déjà très présent dans ses spectacles précédents : Medea et les Trois Sœurs de Tchekhov.

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La comédienne Eye Haïdara confère une interprétation grandiose à chacun de ses personnages

Une distribution hors-pair

Afin de donner vie à ce grand drame familial, Simon Stone a porté son dévolu sur sept femmes et un homme. Grâce à une direction d’acteurs hallucinante et à une écriture adaptée à chacun de ses interprètes, il parvient à nous entraîner avec brio dans sa spirale vindicative. 

En dépit de sa blessure au pied et de sa béquille, Eye Haïdara impose son jeu sur toutes les scènes de cette trilogie : pêchue, franche et coriace, cette comédienne possède autant de gravité dans l’interprétation de ses personnages que de noblesse.

Dans un registre opposé, Valeria Bruni Tedeschi incarne la mère de Jean-Baptiste avec beaucoup d’humour et de légèreté : la voix fluette et le regard perdu, cette femme fragile est en quête de bonheurs simples et nous en apporte beaucoup.

Face à elle se profile Éric Caravaca, seul homme de la pièce qui tyrannise sans vergogne toutes ses conquêtes. Aussi névrosé que psychopathe, son personnage nous désespère tant il est vil et minable. Même si Éric Caravaca pousse parfois un peu trop l’aspect miteux de Jean-Baptiste, il en fait une crapule convaincante et parvient parfaitement à nous le faire détester.

L’une de ses victimes est Margot, interprétée avec nervosité par l’énergique Nathalie Richard. Mais il y a aussi sa soeur Séverine (Pauline Lorillard, toute en délicatesse), sa pauvre épouse (à qui Alison Valence prête sa beauté colérique) et son entremetteuse (l’impassible Servane Ducorps) qui le fournit en « chair fraîche » (Adèle Exarchipoulos, si sensuellement sauvage)

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Eric Caravaca, Valéria Bruni Tedeschi, Adèle Exarchopoulos, Nathalie Richard, Alison Valence, Servane Ducorps, Pauline Lorillard et Eye Haïdara

Un marathon pour les comédiens

Outre la difficulté de jouer pendant près de quatre heures, ces comédiens sont à saluer bien bas car ils doivent changer de rôles et de plateaux durant tout le spectacle !! Courant d’une salle à l’autre, modifiant leurs costumes ou vieillissant leurs personnages, ils se livrent chaque soir à corps perdus à un véritable marathon théâtral !

En les voyant réapparaître d’une scène à l’autre, le spectateur est, de prime abord, complètement perturbé puis il s’accoutume à ces tours de passe-passe et se prend au jeu.

Il faut dire que Simon Stone maîtrise sa scénographie avec maestria et qu’il sait parfaitement comment nous troubler pour faire avancer sinueusement son énigme : entre les flashbacks, les longs silences ou les pièces vitrées qui nous laissent totalement pénétrer dans l’intimité de ses protagonistes, il a l’art de nous déstabiliser tout en questionnant nos esprits !

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Simon Stone nous livre l’un des trois chapitres de son oeuvre théâtrale à travers une pièce vitrée.

Un théâtre de la cruauté

Même si cette trilogie vous donne parfois une impression de flottement voire d’enlisement, accrochez-vous car c’est dans sa globalité et son apparent chaos scénique qu’apparaît toute la grandeur de cette pièce.

Avec cette création Simon Stone s’impose comme un des représentants contemporains du Théâtre de la Cruauté au sens que lui conférait Antonin Artaud : dans sa Trilogie de la vengeance, la mise en scène prime sur le reste et elle a pour but de secouer les masses pour les faire cogiter.

Pour cela Stone n’hésite pas à faire appel à une violence verbale, il brutalise ses acteurs, il les met à proximité du public, il leur insuffle une dynamique permanente et il se complait à disséquer les vices et les passions humaines pour tenter de purger les nôtres.

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L’homme (Eric Caravaca) demeurera-t’il toujours un prédateur envers les femmes (Eye Haïdara)?

À travers le prisme morbide de cette famille qui éclate en morceaux, il nous invite tout simplement à réfléchir sur l’évolution de notre société et son héritage. Beaucoup de questions se posent d’ailleurs parmi les spectateurs durant les entractes et après la pièce :  comment naissent la haine et la violence ? Pouvons-nous réfréner nos passions ? Qui est apte a fixer les règles sociales et les normes du sentiment amoureux ? Pouvons-nous épouser notre sœur ? Avons-nous le droit de punir un coupable sans faire appel à la justice ? Le pardon peut-il vraiment apporter la paix auprès d’une victime ? Et surtout, qu’en est-il de la vengeance ? …

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La Trilogie de la vengeance

Texte et mise en scène : Simon Stone

Inspiré de John Ford, Thomas Middleton, Willam Shakespeare et Lope de Vega

Avec Eye Haïdara, Valériane Bruni Tedeschi, Servane Ducorps, Adèle Exarchopoulos, Pauline Lorillard, Nathalie Richard, Alson Valence et Éric Caravaca

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Odéon – Théâtre de l’Europe
Ateliers Berthier : 1, rue André Suares – Paris 17e 

Jusqu’au 21 avril 2019

La trilogie de la vengeance

Photos : © Élizabeth Carecchio, Carole Bellaïche et Thierry Depagne

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Florence Yérémian est journaliste culturelle. Rédactrice auprès de Muséart, Paris Capitale, L’Oeil ou le BSC News, elle couvre l’actualité parisienne depuis plus de vingt ans. Historienne d’Art de formation (Paris Sorbonne & Harvard University), correspondante en Suisse et à Moscou, elle a progressivement étendu ses chroniques au septième art, à la musique et au monde du théâtre. Passionnée par la scène et la vie artistique, elle possède à son actif plus de 10000 articles et interviews.