La nouvelle pièce de Simon Stone s’ouvre sur une grande demeure à baies vitrées où s’affairent une douzaine de personnages. Amis, amants, soeurs ou voisins, ils se sont tous retrouvés dans cette propriété familiale pour l’anniversaire d’Irina.

Malgré son ouverture sur le monde, cette belle maison de verre est trompeuse car elle confine ses occupants dans un univers mensonger à l’abri des réalités. En effet, qu’ils soient professeur, pilote ou écrivain, ces femmes et ces hommes sont respectivement enfermés dans leurs névroses et leur solitude. Nostalgiques d’une enfance disparue, ils refusent de grandir et s’apparentent à des victimes consentantes du « Syndrome de Peter Pan ».


Semblables à des étudiants irresponsables, ils passent leur temps à copuler, se défoncent à l’extasy, enchainent les mojitos et perdent leur temps dans des babillages inutiles. Il faut dire que la réalité est dure à affronter. Qu’y a t’il de drôle, effectivement, à confronter une société en crise, une épouse dépressive ou un quotidien insipide ? Rien !
Alors comme le jeu et l’enfance sont loin derrière eux, ces « adulescents » font semblant : semblant de s’entendre, semblant d’aimer Noël et les fêtes d’anniversaire, semblant d’ignorer les soucis d’argent ou les peines de coeur. Pour réussir à tenir, certains font appel aux paradis artificiels, d’autres plongent inconsciemment dans l’adultère et d’autres encore se projettent dans un avenir idéalisé sans jamais oser franchir le pas…

Parmi ces âmes errantes, se distinguent bien sûr les trois soeurs Prozorova : Macha la rêveuse qui trompe son mari, Irina la cadette qui se débat dans une quête existentielle, et puis il y a Olga, l’ainée protectrice, qui tente de maintenir un équilibre fictif au coeur de cette sainte trinité.
Autour d’elles gravitent l’époux de Macha, son amant, quelques amis, un voisin et l’oncle Roman (Frédéric Pierrot) qui nous fait songer à une sorte d’ermite sur le déclin.

En les voyant pour la première fois sur scène, l’on se dit que Simon Stone a réuni dans son adaptation de Tchékhov une belle bande de dépressifs sortis de nulle part: qui sont ces alcooliques et ces drogués qui frôlent sans cesse l’autodestruction? Qui sont ces psychopathes et ces homosexuels qui se complaisent dans un désespoir morbide? … Puis, lentement, l’on se laisse prendre au jeu, l’on se résigne à ne plus chercher la prose tchekhovienne et l’on observe les parcours singuliers de ces écorchés : on comprend alors que le jeune metteur en scène australien a volontairement banni la douce mélancolie russe du siècle dernier pour nous offrir un regard lucide et contemporain sur ses homologues du XXIe siècle.
L’oeuvre de Simon Stone est donc une transposition, voire une réécriture complète des Trois Soeurs où le mal de vivre romantique a cédé sa place à la névrose et la loose attitude. Pour capter l’essence de cette pièce, le spectateur doit donc faire table rase de Tchékhov et s’adapter.
Certes l’on est un peu décontenancé en apprenant qu’Olga est devenue lesbienne, que sa jeune soeur est vegan et que Macha envisage de partir refaire sa vie à New-York, mais l’on n’a pas le choix alors on accepte. Il faut dire que les acteurs se donnent à 100% et que la scénographie est époustouflante de technicité : cette maison de verre tournant au milieu de la scène impose au public une déroutante dynamique de visionnage qui le force à regarder simultanément dans toutes les pièces. Transparent comme un bocal, ce duplex cristallin contraint aussi les comédiens à un apparent lâcher-prise qui doit cependant s’accompagner d’une très grande maitrise et d’une parfaite synchronicité collective. Exposés durant 2h30 sous toutes les coutures, ces comédiens passent sans inhibition d’une pièce à l’autre, s’embrassent dans les couloirs, se prostrent sous la douche et se déchirent autant qu’ils s’aiment directement sous nos yeux.

Leur mixité est belle à voir: blanc, noir, jeune, vieux, transgenre… tous illustrent à merveille les citoyens du monde que nous sommes aujourd’hui devenus.

L’on apprécie particulièrement le jeu tout en retenue d’Assaad Bouab (Alexandre) et l’interprétation fragile de Céline Sallette (Macha): grace à leur calme apparent et à la douleur de leur couple, ces deux amoureux happent subtilement l’attention du public. En contrepoint, l’on aime aussi la folie dansante de Jean-Baptiste Anoumon (Théodore), l’accent sucré d’Eloïse Mignon (Irina) sans parler du cynisme presque comique de Thibault Vinçon (Victor) qui propose de faire un risotto avec les cendres de son père ! Et puis par dessus tous ces gamins qui se débattent avec l’existence, il y a Amira Casar (Olga) avec sa voix grave et son regard bienveillant. Véritable pilier de ce bateau ivre, elle le maintient à flot en étant sans cesse à l’écoute et en prenant sur elle.
Du début à la fin de la pièce, Simon Stone nous offre donc un théâtre réaliste avec les phases d’ennui et de répétitions que celà implique. Malgré un intense travail de plateau et une troupe de comédiens qui jouent sans filet, l’on regrette parfois la superficialité de la trame et la banalité de certains dialogues qui pourraient disséquer d’avantage les causes et les maux de notre XXIe siècle.

Simon Stone

En dépoussiérant le texte classique de Tchékhov, Simon Stone a la bonne intuition de lui donner une nouvelle raisonnance apte à séduire les jeunes générations trop conscientes du vide existentiel qui les entoure. Le metteur en scène devrait pourtant pousser plus loin sa pensée et offrir à ces âmes perdues une analyse personnelle de leur mal-être au lieu de simplement les montrer du doigt. Il y a, en effet, quelque chose d’exhibitionniste dans le théâtre de Stone : une sorte de voyeurisme proche des Reality Shows qui tombe parfois dans l’excès. Quel intérêt y a t’il, en effet, de faire copuler ses personnages sur scène ou de les asseoir, les fesses à l’air, sur la cuvette des toilettes ?
Le parti-pris de « tout montrer » est un choix judicieux s’il apporte quelque chose à la pièce. Est-ce le cas ?…

Les Trois Soeurs
Un spectacle de Simon Stone
D’après Anton Tchekhov
Avec Assaad Bouab, Céline Sallette, Assane Timbo, Thibault Vinçon, Jean-Baptiste Anoumon, Amira Casar, Eric Caravaca, Servane Ducorps, Eloïse Mignon, Laurent Papot, Frédéric Pierrot

Traduction française Robin Ormond décors Lizzie Clachan
Costumes Mel Page
Musique Stefan Gregory
Lumière Cornelius Hunziker

Durée 2h35

Odéon – Théâtre de l’Europe
Place de l’Odéon
Paris 6e

Jusqu’au 22 décembre 2017
Réservations

Tournée 2018 :
Du 8 au 17 janvier TNP, Villeurbanne
Du 23 au 26 janvier Teatro Stabile, Turin
Du 1er au 3 février DeSingel, Anvers
Les 16 et 17 février Le Quai, Angers

photos @ Thierry Depagne

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Florence Yérémian est journaliste culturelle. Rédactrice auprès de Muséart, Paris Capitale, L’Oeil ou le BSC News, elle couvre l’actualité parisienne depuis plus de vingt ans. Historienne d’Art de formation (Paris Sorbonne & Harvard University), correspondante en Suisse et à Moscou, elle a progressivement étendu ses chroniques au septième art, à la musique et au monde du théâtre. Passionnée par la scène et la vie artistique, elle possède à son actif plus de 5000 articles et interviews.