Vu de la France, on connaît beaucoup le Japon par ses grandes métropoles : Tokyo, Osaka, etc. L’image d’un archipel où l’urbanisation a tout rasé est hélas trop présente dans l’esprit occidental, ce qui provoque un certain nombre de préjugés. Des films comme Inland Sea viennent rappeler qu’il y a aussi un Japon des campagnes, des villes à taille humaine et une vraie proximité.

Kazuhiro Soda, un réalisateur charismatique

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Le réalisateur était venu au Club de L’Etoile pour l’ultime projection du film

Proche de son public, Kazuhiro Soda l’est certainement. Le réalisateur, qui participe pour la seconde fois au festival du film japonais Kinotayo, insiste d’abord pour faire un selfie avec le public avant de présenter sa philosophie avec un certain humour. Il se fixe ses propres « dix commandements », comme il les appelle. Parmi ceux-ci, des principes assez surprenants comme ne jamais écrire de scénario, ne jamais faire de réunion, porter la caméra soi-même, filmer de petits univers, ne jamais utiliser de voix-off ou de musique… Il se prête également très volontiers et longuement au jeu des questions-réponses, qui a trouvé largement écho dans un public conquis à l’issue de la projection.

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Inland Sea renverse les règles du cinéma moderne

Cela promettait un film pas comme les autres, et très clairement, on l’a eu. Entièrement tourné caméra à l’épaule, Inland Sea s’intéresse à la petite ville d’Ushimado, près d’Okayama. Les personnages, ou plutôt les personnes puisque aucun d’eux ne « joue », vivent et décrivent leur existence, leur quotidien. Kazuhiro Soda revendique donc le terme de « film d’observation » : ni fiction, ni complètement documentaire, le réalisateur veut montrer ce à quoi plus personne ne s’intéresse, et adresser par là plusieurs messages.

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Malgré son grand âge, Wai poursuit son activité comme si de rien n’était

Il rencontre par hasard le vieux pêcheur Wai. Malgré ses 86 ans, celui-ci monte quotidiennement dans sa modeste embarcation pour étendre ses filets, qu’il fabrique lui-même. Le vieil homme n’hésite pas à les relever la nuit, pour attraper le plus de poissons vivants, qu’il peut ainsi revendre plus cher. Le film décrit longuement ses efforts et sa minutie, très impressionnants étant donnés son grand âge et ses petits moyens. Kazuhiro Soda nous confie même qu’à maintenant 91 ans, Wai prend toujours la mer. Le portrait de Wai nous invite à réfléchir à nos sociétés modernes, où le sens de l’effort est de moins en moins compris.

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Chats et poissons, les autres stars de Inland Sea

A travers le travail de Wai, le spectateur découvre toute une économie de la pêche, pas industrielle du tout. Après de rapides enchères à la coopérative, le produit de la pêche file vers les magasins. Le réalisateur porte son regard vers la poissonnerie Koso, où les poissons sont tellement frais qu’ils bougent encore sous le plastique. Tout est fait artisanalement, mais sûrement, jusque dans la découpe montrée très en détail. Les végétariens passeront leur chemin. Inland Sea met en avant une image magnifique de la ruralité, à travers une ville où tout le monde se connait et se soucie de son prochain, loin de nos métropoles où les habitants sont étrangers les uns aux autres. Il y a une poésie qui se dégage de ces choses pourtant très ordinaires, comme un idéal que le citadin d’aujourd’hui a perdu.

Un voyage au-delà du temps

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La tranquillité du lieu donne du charme à l’ensemble

Inland Sea devait initialement être en couleurs, mais quand sa femme propose de le rendre noir et blanc, Kazuhiro Soda hésite et finalement accepte. En faisant l’essai, il voit le sens d’un tel rendu graphique : l’intemporalité. Inland Sea rend compte d’un univers qui défie la marche du temps. Il aurait pu être tourné en 1950, on aurait probablement vu aucune différence. Ce long-métrage démontre que l’hyperactivité ou l’ultra-connectivité ne doivent pas forcément nous faire perdre des valeurs simples. Et pourtant, le film traduit dans le même temps l’idée que rien n’est éternel. La disparition est l’un des thèmes poignants de la narration. Wai lui-même fait remarquer que les filets sont de plus en plus chers et les poissons bradés. Il y a quelques dizaines d’années, dit-il, c’était l’inverse.

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Wai craignait de ne pas paraître assez « cool » sur son bateau, mais c’est l’inverse!

Inland Sea est là pour immortaliser les efforts de Wai ainsi qu’un certaine idée de la vie en commun. Par certains plans, il évoque l’exode rural, une ville paisible mais qui perd inexorablement son énergie. Pourquoi la caméra et l’appareil photo ont-ils été inventés, sinon pour garder une trace de ce qui sera perdu à jamais? Kazuhiro Soda a foi en cette définition et en son rôle, et on ne peut qu’être d’accord avec lui.

Un film saisissant d’humanité

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Kumi confère une belle dimension morale au film

Il le dit sans détour, ses règles bizarres, il les a établies pour faire exactement l’inverse de la télévision. L’homme a travaillé longtemps pour le petit écran, une période qui ne l’a visiblement guère enchanté. D’un monde qu’il juge trop artificiel, il veut partir vers plus d’authenticité. Cela est perceptible à travers la personne de Kumi. Vieille dame très loquace, Kumi-san exprime à la fois la gaieté et la détresse du troisième âge à travers ses histoires, parfois dures. Qu’il soit drôle ou triste, Inland Sea est toujours profondément humain, et c’est ça qui fait sa valeur.

Par son cheminement et les rencontres qu’il fait, Kazuhiro Soda multiplie les vues pittoresques et les passages émouvants. C’est un type d’expérience unique que l’on aura jamais dans une production « classique », où on rejouera une scène jusqu’à ce qu’elle soit « conforme ». Rien de cela dans ce film qui consacre la valeur de l’instant, le moment unique auquel le sujet se produit : 30 secondes avant ou 30 secondes après, la scène n’aurait pas existé. Par cela, Inland Sea communique au spectateur l’importance et la beauté de la découverte, chère à tout voyageur. C’est aussi pour cette même raison que le réalisateur tient à faire du cinéma autrement : si tout est prévu ou prévisible, on ne découvre rien du tout.

Inland Sea est une ode formidable à la ruralité. L’harmonie qui s’en dégage est comme un rappel à l’ordre pour l’homme moderne qui a tendance à trop quitter ses racines. Parfois déchirant, et en même temps porteur d’un tel message sur le vivre ensemble, le film de Kazuhiro Soda est bouleversant par son humanité.

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Festival du film japonais contemporain Kinotayo

Réalisateur : Kazuhiro Soda
Principaux acteurs : –
Sortie Japon : 2018
Sortie France : 22 janvier 2019
Genre : Documentaire

 

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Thomas Froehlicher est chroniqueur Japon & Gaming. Rédacteur pour plusieurs sites spécialisés dans le jeu vidéo, il intervient sur l'actualité vidéo-ludique depuis trois ans. Sa passion pour la culture japonaise, aussi bien classique que moderne, l'a poussé à en étudier la langue en parallèle de sa majeure en finance, puis à effectuer un semestre d'échange universitaire à Sophia University à Tokyo. Il est titulaire du Japanese Language Proficiency Test niveau 1 depuis 2012, et depuis ne jure que par les versions originales en japonais.