Une relecture des classiques façon Braunschweig

Les mises en scène de Stéphane Braunschweig rayonnent actuellement dans deux des grands théâtres de la capitale : le Français et l’Odéon. Avec beaucoup d’esprit et une certaine audace, elles dépoussièrent un classique de Racine et l’autre de Molière.

Pour Britannicus, qui se joue à la Comédie Française jusqu’au 1er janvier 2019, Braunschweig a transposé l’Empire de Rome dans un bureau ovale, remplacé les toges par des costumes corporate et il s’est concentré sur la modernité politique du texte racinien.

En ce qui concerne l’École des femmes, il a poussé l’analyse contemporaine de cette pièce en lui retirant toute la complaisance et les colifichets du Grand Siècle : délaissant les couvents et belles demeures seigneuriales du XVIIe, il a placé les personnages de Molière au sein d’une salle de sport et s’est lancé dans une satire lucide de la phallocratie qui perdure encore à notre époque.

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Les promenades entre Arnolphe (Claude Duparfait) et sa promise (Suzanne Aubert) se font à bicyclette.

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L’École des femmes

Lorsque l’on transpose L’école des femmes au XXIe siècle, cette histoire raconte tout simplement la séquestration d’une enfant destinée à devenir l’épouse et l’objet sexuel d’un quinquagénaire. Et oui ! Relisez le texte à travers cet axe et cela vous sautera aux yeux !

Remis dans son contexte précieux enjolivé par l’ironie suave de Molière et la musique de ses alexandrins, ce récit apparait en effet beaucoup moins cruel et c’est souvent ainsi qu’on aime à le présenter sur scène ou dans les écoles :  un certain Seigneur Arnolphe a placé au couvent une orpheline de quatre ans prénommée Agnès, qu’il a fait grandir hors du vice et de la tentation afin de l’épouser. En la gardant dans l’ignorance du monde et de ses plaisirs, il pense que cette promise l’aimera aveuglement sans jamais songer à le cocufier…

La sottise, cependant, étant loin d’être une garantie de fidélité, sa belle captive va tomber amoureuse d’un jeune galant … au plus grand dam de son tortionnaire !

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Le jeune Horace (Glenn Marausse) se confie à Arnolphe (Claude Duparfait) sans savoir qu’il convoite la future épouse de ce dernier…

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Les acteurs : une interprétation folle et tragique

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Suzanne Aubert incarne une Agnès contemporaine.

Brindille aux joues creuses et à la peau diaphane, Suzanne Aubert remet l’innocente Agnès au goût du jour. Grâce à son interprétation ambigüe et à son charme juvénile, cette comédienne transforme l’enfant sans malice de Molière en une adolescente du XXIe siècle végétant lascivement sur son lit. Se trémoussant en culotte et en t-shirt virginal, elle nous fait songer à une Lolita prenant conscience de sa puissance charnelle mais totalement prisonnière du joug masculin : pucelle au coeur pur mais au corps sensuel, Agnès se laisse en effet courtiser sans broncher, tant par le frivole Horace que par le vieux barbon d’Arnolphe.

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Claude Duparfait nous livre une image d’Arnolphe à mi-chemin entre la folie et le pathétisme.

Dans le rôle de ce quinquagénaire qui la tient égoïstement recluse, l’on retrouve Claude Duparfait. Compagnon de route de Stéphane Braunschweig, ce remarquable comédien incarne Arnolphe avec autant de folie que de pathétisme. Triste clown obsédé par le cocufiage et victime de son propre jeu, il passe du comique au tragique avec une aisance magnifique. La bouche pincée mais l’oeil rieur, Claude Duparfait danse, sautille comme un cabri et singe même les précieux. Sa gestuelle est riche, allègre et parfois si maniérée qu’on se questionne si il joue les gays ou si seule sa position de cocu l’emmène à serrer ainsi les genoux et le séant. Parallèlement à ces effet comiques, son personnage nous offre aussi un visage cruel : heurté dans son honneur de mâle, ce Seigneur Arnolphe est prêt à violenter Agnès au point que l’on se demande si derrière le rideau de sa chambre il ne passe pas à l’acte… Emporté par son désir charnel, il en devient ridicule et on le retrouve même au dernier acte le pantalon baissé sur les chevilles, prêt à sauter sur sa promise comme un vieux bouc lubrique.

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Assane Timbo interprète un Seigneur Chrysalde des plus sportifs.

Afin de sermonner cet ami en contradiction avec lui-même, Chrysalde (Assane Timbo) joue, quant à lui, les philosophes. Déjà présent à l’Odéon dans Les trois sœurs de Tchekhov, ce comédien allègre tempère la dramatisation de cette nouvelle École des femmes en blâmant les épouses fidèles et en vantant les cocus.

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Laurent Caron et Ana Rodriguez donnent vie à des « paysans » du XXIe siècle.

Fruit du pêcher et heureux de l’être, Glenn Marausse prête sa spontanéité et son entrain au jeune Horace. Aussi naïf que sa dulcinée, le pédant court partout en jean et basquettes et raconte sans malice la cour empressée qu’il mène auprès d’Agnès.

Pour garder cette demoiselle sous clef, l’on retrouve enfin les serviteurs d’Arnolphe, Alain (Laurent Caron) et Georgette (Ana Rodriguez). Fagotés comme des banlieusards, ces deux interprètes ont conservé les mimiques des paysans du XVIIe siècle mais se sont revêtus de peignoirs et d’ignobles joggings !

Une mise en scène à double lecture

Le jogging et les basquettes sont d’ailleurs de rigueur durant presque toute la pièce car celle-ci se déroule dans une salle de sport. Braunschweig entame sans transition son premier acte en plaçant les seigneurs Arnolphe et Chrysalde sur des vélos d’entrainement ! L’idée est singulière mais elle fonctionne. Cette salle de sport peut effectivement être une allusion au besoin de jeunisme qui se déploie depuis des années dans nos sociétés occidentales. Elle peut aussi symboliser l’esprit viril et dominateur propre aux sportifs et vers lequel tend Arnolphe…

En arrière plan de cet « athlète » en quête de testostérone, Braunschweig a disposé une cage de verre fort symbolique où croupit Agnès. Dissimulée derrière ce double vitrage paré d’un sombre rideau et d’un sol rouge, la demoiselle y demeure cloîtrée selon le bon vouloir de son mari adoptif.

Les seuls moments qui nous permettent de croiser le regard et précisément les pensées d’Agnès sont des projections en gros plan sur un écran géant. Là, dans ces visions scrutatrices en noir et blanc, apparaît le vrai visage de cette jeune captive : solitaire et pétrie d’une fragilité due à sa méconnaissance du monde, cette pauvre séquestrée est pourtant bien loin d’être stupide. Dotée d’une intelligence et d’un instinct de survie comme tout être humain, Agnès va pas à pas prendre conscience de l’aberration de sa situation et essayer de fuir cette prison.

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Arnolphe (Claude Duparfait), gonflé de virilité après son passage à la salle de sport.

 

Enfin un regard lucide sur l’École des Femmes !

Cette adaptation de l’École des femmes est puissante et subtile car elle a l’avantage de creuser autant la voie du tragique que celle de l’humour. Grâce au talent des comédiens, les alexandrins de Molière coulent avec une simplicité prosaïque au point que l’on a parfois l’impression d’assister à un pièce de boulevard ! Point de déclamation ou de lyrisme sur la scène de l’Odéon, juste un texte magnifique prononcé avec un naturel désopilant. C’est en partie cette diction presque nonchalante qui rend le public plus proche des protagonistes et accentue le tragique sous-jacent de la pièce.

La version de Stéphane Braunschweig met en effet Molière à nu. Il faut savoir qu’au moment où il écrivit cette pièce, Jean-Baptiste Poquelin venait de se débarrasser de sa vieille Béjart au profit de la jeune… Etrange parallélisme avec le personnage d’Arnolphe qui s’obstine de son côté à vouloir épouser une gamine…

À travers cette version contemporaine de l’École des Femmes, Braunschweig va donc au-delà de la situation cocasse du cocu paranoïaque, il analyse ce qu’une telle obsession peut engendrer : de la peur envers les femmes, une suspicion permanente, de la violence, et un besoin impérieux d’asservir ce sexe faible si mal compris.

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Le désespoir se lit dans les yeux d’Agnès (Suzanne Aubert) lorsqu’elle réalise qu’Arnolphe (Claude Duparfait) ne sera pas son père adoptif mais son mari.

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De la misogynie au fanatisme !

Lorsque Molière fait dire à Alain le paysan  « La femme est un potage pour l’homme », on rit à demi car cela sort de la bouche d’un sot. Par contre, quand il fait sagement réciter à Agnès ses devoirs de future épouse en lui demandant de se contenter de « l’aimer, coudre et prier », notre sourire disparaît définitivement. Remises dans un contexte contemporain, ces maximes sur la soumission de la femme nous donnent presque l’impression d’entendre des versets coraniques ! Agnès fait d’ailleurs preuve d’une belle tension nerveuse quand elle les déclame car elle réalise la portée de ces dires sur son existence. Afin de sceller sa loi, Arnolphe n’hésite d’ailleurs pas, à ce moment là, à lui placer un voile sur la tête en lui expliquant qu’elle devra rester cachée aux yeux des autres et le servir. Certes le voile est blanc mais, à son tour, cette camisole nuptiale nous fait l’effet d’une sombre burqa !

La détresse de cette promise « voilée » fait alors peine à voir car malgré son ingénuité et son manque d’instruction, Agnès devine profondément l’injustice et l’indéfectibilité d’une telle situation. 

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Avec ce voile symbolique, Arnolphe dépose une camisole nuptiale sur sa belle Agnès…

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Agnès, objet de désir et de plaisir ?

En quittant la France du XVIIe siècle pour notre époque, cette École des femmes s’est enrichie d’une résonance bien étrange. Il y a de la violence dans l’adaptation de Braunschweig, de l’érotisme aussi, mais ce que l’on ressent surtout en tant que spectatrice, c’est une dénonciation de la maltraitance qui existe encore aujourd’hui à l’égard des femmes et des adolescentes.

Sur cette scène de l’Odéon, l’Agnès de Molière n’est plus une jeune fille innocente prise dans les griffes d’un vieux barbon, elle se repositionne comme une femme dominée par des mâles, comme une vierge séquestrée par un malade sexuel ou, encore pire, comme une enfant achetée par un pédophile pour en faire son épouse !

Symbole d’innocence, voir d’impuissance, cette Agnès contemporaine offre un écho inattendu aux mouvements #metoo #noustoutes ou #balancetonporc qui remettent aujourd’hui en cause le harcèlement, le viol et les abus envers les femmes.

Lorsque, à la fin de la pièce, on la voit s’enfuir bouleversée face aux figures viriles et imposantes de cette histoire, l’on se dit que cette fragile jeune fille personnifie à elle seule toutes les femmes victimes de domination masculine. GLAÇANT !

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Face à la pauvre Agnès se tient une écrasante brochette de mâles : Arnolphe (Claude Duparfait), Chrysalde (Assane Timbo), Horace (Glenn Marausse), Oronte (Thierry Paret) et Enrique (Georges Favre).

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L’École des femmes – Stéphane Braunschweig – PDF SYMA News – Florence Yérémian

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L’École des femmes

De Molière
Mise en scène : Stéphane Braunschweig
Avec Suzanne Aubert (Agnès), Ana Rodriguez (Georgette), Claude Duparfait (Arnolphe), Glenn Marausse (Horace), Laurent Caron (Alain), Assane Timbo (Chrysalde), Georges Favre (Enrique), Thierry Part (Oronte)
 
Collaboration artistique : Anne-Française Benhamou
Costumes : Thibault Vancraenenbroeck 
Collaboration à la scénographie : Alexandre de Dardel
Lumière : Marion Hewlett 
Son : Xavier Jacquot
Vidéo : Maïa Fastinger
Maquillages-coiffures : Karine Guillem
Assistante à la mise en scène : Clémentine Vignais
Décor: Atelier de construction de l’Odéon
 
Place de l’Odéon – Paris 6e
Du 9 novembre au 29 décembre 2018
Du mardi au samedi à 20h
Le dimanche à 15h
 
Durée de la pièce : 1h50
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Photos ©Elizabeth Carecchio et ©Simon Gosselin

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Florence Yérémian est journaliste culturelle. Rédactrice auprès de Muséart, Paris Capitale, L’Oeil ou le BSC News, elle couvre l’actualité parisienne depuis plus de vingt ans. Historienne d’Art de formation (Paris Sorbonne & Harvard University), correspondante en Suisse et à Moscou, elle a progressivement étendu ses chroniques au septième art, à la musique et au monde du théâtre. Passionnée par la scène et la vie artistique, elle possède à son actif plus de 10000 articles et interviews.