La réalisatrice Maïmouna Doucouré est de retour avec un film audacieux mettant en avant le cheminement identitaire d’une pré-adolescente de La Villette. Après un premier court-métrage césarisé en 2017 – Maman(s) -, cette cinéaste très prometteuse nous propose d’importants questionnements sur l’intégration et la position de la femme à travers lesquels raisonne sa propre révolte.

SYMA NEWS était à l’avant-première de Mignonnes. Rencontre avec une cinéaste engagée.

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La réalisatrice Maïmouna Doucouré

Dans Maman(s) vous faisiez évoluer une petite fille de 8 ans, avec Les Mignonnes vos personnages frôlent à peine les 12 ans, avez-vous une attirance particulière pour le passage de l’enfance à l’adolescence ?

Maïmouna Doucouré : J’aime cet âge de l’innocence où l’imaginaire n’a aucune limite. J’adore utiliser cet imaginaire pour en faire quelque chose de cinématographique. Je crois que la petite fille que j’étais sommeille toujours en moi avec ses beaux souvenirs autant que ses révoltes et j’en nourris chaque jour ma créativité.

Avez-vous des points communs avec Amy, la protagoniste des Mignonnes ?

Comme elle, j’ai grandi dans une famille sénégalaise musulmane polygame et j’ai pu voir autour de moi beaucoup d’injustices, notamment envers les femmes. Dans mon film, la maman d’Amy doit accepter la nouvelle épouse de son mari car elle évolue dans un monde où la polygamie perdure. À l’exemple d’Amy qui ne supporte pas la résignation de sa mère face aux traditions archaïques, j’ai une révolte en moi car j’ai vu trop de femmes souffrir. Depuis que je suis petite, j’ai sans cesse entendu le mot « Mouni » qui signifie « supporter, encaisser malgré tout ». Ce mot est utilisé exclusivement pour les femmes: « Mouni pour tes enfants », « Mouni pour dieu », « Mouni parce que le paradis d’une femme se trouve sous le pied de son mari »… Ces phrases m’ont rendue dingue et ma révolte vient d’abord de là. En tant que réalisatrice, je tente de la mettre en perspective par rapport à la société dans laquelle je vis afin d’interroger les spectateurs sur la place actuelle de la femme et sur sa liberté.

Comment s’est déroulé le casting ?

Je suis extrêmement fière de ce casting car j’ai découvert des pépites. Exceptée la grande comédienne Maïmouna Gueye qui était déjà présente sur Maman(s), toute l’équipe est novice: on a fait un casting sauvage pour dénicher les Mignonnes et je trouve que pour leur première expérience cinématographique, ces gamines sont vraiment incroyables.

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Les Mignonnes au grand complet : Medina El Aidi (Angelica), Fathia Youssouf (Amy), Ilanah (Jess) et Esther Gohourou (Coumba)

Quelles sont vos techniques pour la direction d’acteurs ?

À mes yeux, la direction d’acteurs repose sur un rapport de confiance entre les comédiens et le réalisateur. L’acteur doit lâcher prise et se rendre vulnérable pour pouvoir exprimer le meilleur de soi face à la caméra. En ce qui concerne les enfants, c’est encore plus exigeant mais j’ai une technique simple pour conserver l’authenticité de mes jeunes acteurs à l’écran et les aider à trouver l’énergie de leurs personnages : je ne leur donne pas le scénario et j’attribue à chacun un animal qu’ils doivent faire évoluer au fil du tournage. Pour ce film, chacune des filles avait le sien: Coumba était un chien, Jess un ours et Amy était un chaton qui devait se transformer peu à peu en chat puis en panthère rebelle. On peut capter ces avatars dans la façon de danser des filles, dans leurs postures, leurs modes d’expression. Avec Ismaël qui est plus petit, j’ai fait en sorte que le tournage soit un jeu et pour l’ensemble du plateau, j’ai aussi inventé un champ lexical ludique qui a bien détendu l’atmosphère : comme les enfants étaient très gourmands (on allait au Mac Do tout le temps), j’ai fini par remplacer Action/Couper par Chips/Hamburger ! Ça a très bien fonctionné.

Parallèlement à votre révolte contre la polygamie et l’aliénation des femmes, ce film met également en avant le côté dévastateur du numérique sur les enfants.

Mon film est une invitation à regarder consciemment ce qui se passe aujourd’hui à l’ère d’Internet : dès leur plus jeune âge, les petites filles sont biberonnées par des images hypersexualisées qu’elles reproduisent sans comprendre. Il suffit d’aller faire un tour sur Instagram pour voir à quel point des gamines de 10 ans se transforment inconsciemment en objet sexuel. Mon film peut paraître violent visuellement mais il s’inspire de la réalité. L’élément déclencheur de Mignonnes a d’ailleurs été un spectacle où j’ai été choquée par les danses et les postures d’adolescentes. En essayant de comprendre le mécanisme de leurs actes et en me demandant si elles avaient conscience de l’image qu’elles renvoyaient, je me suis lancée dans un travail d’enquête auprès de fillettes de 11-12 ans. Durant plus d’un an, je les ai suivies caméra en main et j’ai été tellement bouleversée par leur quotidien en quête permanente de reconnaissance et de followers que j’ai eu envie de le raconter.

Avec Mignonnes, vous dénoncez donc le danger des réseaux sociaux ?

Ce n’est pas une dénonciation, ni un spot de prévention. Il y a bien sûr un engagement de ma part mais je ne juge pas ma protagoniste à l’écran. En tant que cinéaste, je la mets en valeur, je l’aime, je l’accompagne dans son cheminement vers l’adolescence et je tente de la comprendre. C’est vraiment la démarche du film : je pose un regard sur une enfant du XXIe siècle et je laisse le public analyser. Je n’ai pas à juger le comportement d’Amy, son histoire parle pour elle.

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Fathia Youssouf interprète le rôle d’Amy avec une authenticité époustouflante. Malgré son jeune âge, elle confère à sa protagoniste autant de candeur que de sensualité.

Pensez-vous qu’en date d’aujourd’hui les parents ne sont pas conscients de ce que font leurs enfants sur les réseaux ?

En effet, beaucoup n’ont pas conscience du danger. La quête de likes et de followers est vraiment devenue addictive dans notre société : les enfants exposent de plus en plus leurs corps et leur intimité dans l’espoir d’être aimés, appréciés, intégrés. Cette illusion numérique est dévastatrice mais ce n’est pas la faute des jeunes : il faut que les adultes prennent conscience de leur responsabilité et, à mes yeux, cela passe en priorité par la communication parent-enfant. C’est la clef de tout : les parents ne doivent pas interdire ou surveiller en cachette leur progéniture, ils doivent leur parler, être présents pour eux, leur offrir une écoute attentive et quasi quotidienne. A l’heure d’Internet, il faut réinstaurer ce rapport de confiance générationnel car il s’étiole de jour en jour.

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Maimouna Gueye joue le rôle de Marianne, la mère d’Amy, avec beaucoup d’émotion et de retenue. Pour la comédienne, le cinéma de Maïmouna Doucouré symbolise tout ce qu’elle aime : l’engagement, l’esthétique, la confiance et le travail.

Vous dites que Les Mignonnes est un conte à vos yeux, mais n’est-ce pas aussi une thérapie personnelle ?

Mon film est un conte car il s’y passe de belles choses et d’autres plus sombres. Le personnage principal est confronté à une succession d’expériences au bout desquelles il doit trouver son propre chemin et c’est justement le cas d’Amy : elle grandit et à la fin, elle comprend qu’elle a encore le temps de devenir une femme, de choisir la femme qu’elle a vraiment envie d’être.
Au-delà de son aspect sociétal, ce film est effectivement une thérapie car il me permet de régler mes comptes : à travers Mignonnes, je parle à ma mère, je lui dit ce que je n’arrive pas à lui dire en face et à travers le personnage de Marianne – la mère d’Amy – je fais carrément dire à ma mère ce que j’aimerais qu’elle me réponde… Pour l’enfant qui est toujours en moi, c’est une véritable libération.

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Un film de Maïmouna Doucouré

Avec Fathia Youssouf (Amy), Medina El Aidi (Angelica), Esther Gohourou (Coumba), Ilanah (Jess), Demba Diaw (Ismaël), Maimouna Gueye (Marianne, la maman) et Mbissine Thérèse Diop (La tante)

Sortie le 19 Août 2020

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Florence Yérémian est journaliste culturelle. Rédactrice auprès de Muséart, Paris Capitale, L’Oeil ou le BSC News, elle couvre l’actualité parisienne depuis plus de vingt ans. Historienne d’Art de formation (Paris Sorbonne & Harvard University), correspondante en Suisse et à Moscou, elle a progressivement étendu ses chroniques au septième art, à la musique et au monde du théâtre. Passionnée par la scène et la vie artistique, elle possède à son actif plus de 10000 articles et interviews.