“Je prends ta peine” : un film emprunt d’une douleur sourde

Tout est parti d’une rencontre improbable entre la comédienne Anne Consigny et Nariné, une jeune fille de 26 ans atteinte d’un cancer fulgurant. Venue d’Arménie avec sa mère, elle a été hospitalisée à Paris en 2014 et subi plusieurs chimiothérapies. Caméra en main, Anne Consigny a suivi Nariné dans sa lutte contre la maladie. Filmant par bribes l’espoir de la mère, la force de la fille, l’avancée du mal et, hélas, le décès de cette « princesse arménienne », la cinéaste met à nu ses propres angoisses existentielles et nous livre une oeuvre cathartique pleine de mélancolie.  Rencontre…

 

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Anne Consigny

Florence Yérémian : On vous connaît comme comédienne de théâtre ou du grand écran (Rapt, Les beaux mecs, Bambou…), à présent vous voici réalisatrice, comment qualifieriez-vous ce premier tournage ?

Anne Consigny : « Je prends ta peine » est à la fois un film et un documentaire.

Tout est parti d’une rencontre improbable : vous avez accueilli Nariné et sa mère chez vous sans les connaître et, de façon instinctive, vous les avez accompagnées, caméra en main, dans leur lutte contre la maladie. A quel moment avez-vous décidé de porter à l’écran vos rushes personnels ?

Après la mort de Nariné. Quand je suis partie en Arménie avec sa mère Susanna. A ce moment, j’ai acheté une caméra et j’ai décidé de faire un film mais pas du tout celui qui a été fait…

Votre implication à l’égard de ce drame familial est impressionnante. Elle traduit de toute évidence un altruisme de votre part, cependant une telle empathie envers des « étrangers » ne découlerait-elle pas de drames personnels que vous projetteriez inconsciemment dans la mort de Nariné et le chagrin de sa mère? 

Pas du tout.

A travers l’agonie de cette jeune fille, vous semblez pourtant sans cesse vous questionnez sur votre propre parcours et votre existence. Qualifieriez-vous ce film de cathartique ? 

Peut-être, l’avenir me le dira…

Vous l’avez tourné en 2014. Avec le recul, que vous a apporté une telle rencontre ? 

Je suis amie avec Susanna pour toujours, sans recul. Je suis d’ailleurs retournée quatre fois en Arménie depuis la mort de Nariné.

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La jeune Nariné, encore radieuse, aux côtés de sa mère Suzanna et de la comédienne Anne Consigny

Le drame que vous relatez est doublement douloureux pour les spectateurs car ce n’est pas une fiction : les images que vous nous livrez sont réelles, spontanées et sans aucun fard. En tant que réalisatrice, mais aussi en tant qu’amie de Susanna et Nariné, comment avez-vous pu filmer des scènes de deuil aussi dures ? 

Je le dis dans mon oeuvre : « J’entre dans sa chambre avec ma caméra comme un bouclier sur le cœur »

Avez-vous une capacité à l’abstraction ? 

Non.

Vous vous êtes rendue en Arménie pour accueillir le cercueil de Nariné et pour son enterrement que vous avez également filmé. Les Arméniens sont habituellement très pudiques et ils n’aiment pas exposer leurs drames personnels, comment avez-vous gagné leur confiance ? 

Les cinq mois que Susanna et Nariné ont passé chez moi avant la mort de Nariné ont inspiré confiance à tout le reste de leur famille et de leurs amis.

De quelle manière avez-vous pu communiquer localement ? Avez-vous appris quelques mots d’arménien ? 

Grâce à Ani Muradyan mon assistante et interprète.

Votre film a t’il été projeté à Erevan ? 

Pour les personnes qui sont dans le film uniquement. 

Quel accueil a t’il reçu ? 

Ils m’ont pris dans leurs bras, chacun.

Au moment où Nariné meurt en juin 2014, vous êtes sur les planches du Théâtre de l’Atelier et interprétez Savannah Bay de Marguerite Duras. Dans cette pièce une jeune fille meurt également et sa mère – comédienne comme vous – tente de se souvenir de ce drame. Cette mise en parallèle entre la vie scénique et la vie réelle est-elle un pur hasard ? Une ironie du destin ? 

A chacun de choisir la réponse.

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Anne Consigny face à Emmanuelle Riva dans la pièce de Duras “Savannah Bay” Théâtre de l’Atelier 2014 – Photo Nathalie Hervieux

Lorsque Nariné est morte, vous avez accompagné sa mère pour lui acheter une robe de mariée. Était-ce la volonté de la jeune défunte de porter cette tenue nuptiale dans son cercueil ? 

Oui, c’est une possibilité offerte aux jeunes filles arméniennes qui meurent avant d’être mariée… Nariné l’a demandé à Susanna.

Quelle symbolique y voyez-vous ? 

C’est à elle de répondre…

A présent que Nariné repose en terre d’Arménie, diriez-vous que votre film est son cénotaphe ? 

C’est une histoire d’amour. Merci d’avoir envie de parler du film. J’ai l’impression que tant qu’il est vu, Nariné vit encore !

PDF SYMA News – Florence Yeremian – Je prends ta peine – Anne Consigny

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je prends ta peine - film - syma news - florence yeremian - anne consigny - interview - tsavet danem - armenie- arménie - armenia - cancer - mort - deuil - perte d'un enfant - compassion - drame - reportageProjections de « Je prends ta peine »  

Cinéma Ermitage à Fontainebleau le vendredi 7 février à 20h.
Cinéma Saint-André-des-Arts à Paris le 17 et le 24 Février à 20h30
Festival International les Rencontres du 7
ème Art à Lausanne le 6 Mars, en présence de Susanna Martirosyan.
Maison Arménienne de Marseille (MAJC) le 20 Mars –
12 rue s’y Basile – 13001 Marseille (entrée libre)
Cambridge – Margaret Beaufort Institute of Theology après le 7 Mai
Festival les Vendanges du 7
ème Art à Pauillac entre le 7 et le 12 Juillet.

Le film n’a pas de distributeur et se promène au gré des envies. Si des internautes souhaitent le voir dans leur ville, ils doivent en faire la demande à leurs cinémas favoris. Anne Consigny se rend partout où on l’invite.

Florence Yérémian est journaliste culturelle. Rédactrice auprès de Muséart, Paris Capitale, L’Oeil ou le BSC News, elle couvre l’actualité parisienne depuis plus de vingt ans. Historienne d’Art de formation (Paris Sorbonne & Harvard University), correspondante en Suisse et à Moscou, elle a progressivement étendu ses chroniques au septième art, à la musique et au monde du théâtre. Passionnée par la scène et la vie artistique, elle possède à son actif plus de 10000 articles et interviews.