Tous les fans du Japon connaissent le peintre d’estampes Hokusai. Les Trente-Six Vues du Mont Fuji, et particulièrement la Grande Vague de Kanagawa, ont fait le tour du monde et il est bien difficile de passer à côté. Mais si l’on connaît l’artiste, que sait-on vraiment de l’homme? Les Editions Picquier, spécialistes de la littérature asiatique depuis de nombreuses années, apportent cette année un élément de réponse avec le manga Miss Hokusai.

Honneur aux femmes

Le choix d’une femme comme personnage principal est tout à fait singulier

Bien sûr, le mot « Miss » éveille la curiosité : il se trouve en fait que l’ouvrage raconte la vie du peintre du point de vue de sa fille, O-Ei, elle-même dessinatrice. Le manga explore donc le quotidien de Hokusai, sa personnalité, ainsi que la vie à Edo (ancien nom de Tokyo) alors que l’artiste commence à être très renommé. Hokusai a alors 55 ans, sa fille 23, ce qui nous situe donc au début du 19e siècle.

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On ne se croirait pas chez un grand peintre, et pourtant…

Ce qu’il y a de très bien avec ce manga, c’est qu’il trahit totalement (mais en bien) la vision que l’on pourrait avoir de l’atelier d’un grand artiste. Miss Hokusai surprend très agréablement par l’extraordinaire dose d’humour qu’il apporte, assez paradoxalement compte tenu du sujet traité. On y voit un Hokusai désordonné, désinvolte, colérique… mais dont le talent ne fait déjà aucun doute.

Une relation père-fille hilarante

On s’amuse en permanence de la relation très franche et complice qu’il entretient avec sa fille, qu’il appelle « Ago », du fait de son menton, dit-on, un peu proéminent (ago signifie menton en japonais). Celle-ci le lui rend bien et l’appelle par son vrai prénom « Tetsuzô », qu’il avait avant de choisir Hokusai peu après 1800. Le récit est donc très humain et ne fait pas du tout « documentaire », ce qui le rend facile et agréable à lire. Il n’en reste pas moins qu’on y apprend beaucoup sur la société japonaise de l’époque, et le milieu des arts en particulier.

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Le trait est, à l’image de son époque, assez simple

Miss Hokusai date des années 80. L’œuvre de la mangaka Hinako Sugiura, aujourd’hui décédée (1958-2005), peine donc un peu à soutenir la comparaison avec ses confrères plus contemporains sur le plan graphique. Le niveau de détail ou le réalisme n’a clairement rien à voir, mais ce n’était probablement pas le but. Le trait est volontairement léger et se concentre sur l’expression des personnages, leur regard et leurs mimiques, ce qui sied au thème du livre : les relations à Edo, la proximité entre les protagonistes et l’humour avec lequel il est abordé. Le visage impassible de O-Ei la rend très attachante, car elle apparaît comme une femme libre et assertive, à rebours de la société japonaise de son temps.

Aux frontières du réel ?

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On découvre un lien intéressant entre l’art et l’occulte

Le manga est constitué de chapitres indépendants, comme une myriade de petites histoires sans véritable fil rouge. Ces mini-scénarii font intervenir Hokusai, O-Ei et leur ami Zenjirô, avec à chaque fois une petite morale, comme l’histoire d’un voleur généreux. Il explore aussi assez largement le monde des yôkai, ces créatures fantastiques du folklore japonais. Dragons et esprits malins s’invitent dans le quotidien et influent de manière assez fascinante sur le travail de l’artiste. Bien que ce soit assez succinct, le livre revient également sur les grandes étapes de la carrière d’Hokusai.

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La relation entre O-Ei et Zenjirô n’est pas évidente à décrypter

Miss Hokusai reste une lecture assez pointue étant donné la quantité d’artistes, d’écoles d’art ou de créatures mythologiques présentés. Le manga montre par exemple le dieu bouddhiste des enfers Enma, mais sans explication. Les habitués des temples de Nara et Kamakura comprendront, mais le reste du public passera à côté de la référence. La conclusion des chapitres, parfois aussi un peu obscure, peut laisser le lecteur perplexe. A moins que la fin ne soit livrée volontairement à son interprétation? L’exploration de thématiques ayant trait au surnaturel apporte un petit côté fantastique et nébuleux qui n’appelle pas à un réponse exacte.

Les éditions Picquier ont fait un bon choix en introduisant le manga Miss Hokusai en France. Traduire un manga si ancien en 2019 peut sembler surprenant, mais c’est sans compter l’immense valeur culturelle du travail de Hinako Sugiura. Malgré son grand âge, Miss Hokusai est un manga très actuel. Drôle et très bien documenté sur la vie à Edo au début du 19e siècle, il permet de s’instruire tout en s’amusant. Il ravira à coup sûr les fans de longue date du Japon, qui peuvent le découvrir en librairie dès aujourd’hui!

Miss Hokusai Edo manga editions picquier histoire humour Japon peintureMiss Hokusai (manga)

Auteur : Hinako Sugiura
Editeur : Editions Picquier
Sortie France : 7 février 2019
Genre : Humour, Historique

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Thomas Froehlicher est chroniqueur Japon & Gaming. Rédacteur pour plusieurs sites spécialisés dans le jeu vidéo, il intervient sur l'actualité vidéo-ludique depuis trois ans. Sa passion pour la culture japonaise, aussi bien classique que moderne, l'a poussé à en étudier la langue en parallèle de sa majeure en finance, puis à effectuer un semestre d'échange universitaire à Sophia University à Tokyo. Il est titulaire du Japanese Language Proficiency Test niveau 1 depuis 2012, et depuis ne jure que par les versions originales en japonais.