A man, un polar philosophique

Rie Takemoto est une femme pleine de douceur et de courtoisie. Divorcée, elle vit sur l’île de Miyazaki au sein d’une exploitation de bois où elle s’occupe d’une petite papeterie. Suite à une séparation difficile, elle croise le chemin de Daisuke, un nouvel ouvrier qui se forme à la coupe des arbres. Bien que malaisant, le jeune homme est affable et son apparente timidité finit par séduire Rie qui accepte de l’épouser. Après quatre ans de mariage et une petite fille, le destin s’abat cependant sur Daisuke qui meurt écrasé par la chute d’un arbre. Dévastée par ce deuil, la pauvre Rie n’est pourtant pas au bout de ses peines : durant les obsèques de son époux, elle découvre que Daisuke a usurpé le nom d’un parfait inconnu. Perplexe face à un tel mensonge, elle ne parvient pas à faire son deuil et part alors en quête de l’identité réelle du défunt. Et si, malgré leur amour, son mari était en fait un dangereux criminel ?

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A la mort de Daisuke (Masataka Kubota), Rie (Sakura Andô) va chercher à comprendre qui était vraiment l’homme qu’elle a épousé.

Mais qui est Monsieur X ?

Le quatrième film de Kei Ishikawa est une sorte de polar philosophique qui se traverse comme un labyrinthe. Adapté du roman éponyme de Keiichiro Hirano, il nous propose une enquête lente et mystérieuse sur les traces d’un homme ayant volontairement changé d’identité.

A travers les pensées de son épouse Rie (Sakura Andô) et les investigations de son avocat Maitre Kido (excellent Satoshi Tsumabuki), le public tente de reconstituer le parcours de cet étrange Monsieur X se faisant passer pour Daisuke.

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Maitre Kido tente de trouver le nom véritable de Monsieur X qui a usurpé l’identité de Daisuke : ce jeune homme était-il un criminel ou essayait-il de fuir un passé trop lourd à porter ?

Une investigation identitaire

Le scénario est complexe et manque parfois de lignes claires. La romance entre Rie et Daisuke est, quant à elle, un peu gauche et dénuée de réalisme. Il ne faut cependant pas s’arrêter à cette première impression de film de série B, car le propos de Kei Ishikawa va bien au-delà de l’intrigue policière et il est remarquablement porté par le comédien Masataka Kubota qui s’investit pleinement dans le rôle tortueux de Daisuke : à travers le parcours d’un homme qui a su définitivement s’extraire de son passé, le réalisateur nous interroge sur l’identité profonde de chacun. Par-delà les apparences et les préjugés, il propose aux spectateurs d’analyser dans quelles proportions le regard d’autrui parvient à nous définir et à nous emprisonner. Qui sommes-nous vraiment ? Qui est l’autre ? Et surtout, faut-il nécessairement connaitre les origines de quelqu’un pour l’aimer ? Si l’on en croit Kei Ishikawa, la meilleure solution pour connaitre une personne est peut-être de faire table rase de son passé et d’apprendre à le juger soi-même.

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A l’exemple du tableau de Magritte, le film de Kei Ishikawa pose une réflexion sur l’individu et les faux semblants : en fonction du contexte familial, social ou ethnique, chacun ne change t’il pas constamment de visage et de personnalité ?

Entre Omote et Ura

Entre intime et collectif, entre mensonge et réalité, entre omote et ura, ce film introspectif tente de nous montrer à quel point la cellule familiale et la société conditionnent les êtres humains et les privent de liberté. Le Japon est un cadre particulièrement oppressant à ce propos et Kei Ishikawa n’a pas hésité à étendre son constat par rapport aux enfants de migrants coréens (les zainichi) qui sont considérés comme des gens de 3e catégorie en pays nippon. L’avocat de son récit, maître Kido est précisement un zainichi et malgré son talent, il doit sans cesse gommer ses origines pour continuer d’être intégré.

Pour ceux qui ne parviennent ni à trouver leur place ni à être heureux dans ce monde, on comprend que parfois la seule solution est de repartir à zéro afin de devenir « un autre ». Qui nous en empêche ? Après tout, chacun est censé être le maitre de sa propre destinée…

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Au fil de son investigation policière, Maitre Kido commence à s’interroger sur son propre parcours : un être humain peut-il changer malgré son passé et ses origines ? Ne peut-on recomposer sa vie si l’on n’y trouve pas son bonheur ?

Florence Gopikian Yérémian – florence.yeremian@symanews.fr

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Un film de Kei Ishikawa

Avec : Satushi Tsumabuki, Sakura Andô, Masataka Kubota

Sortie le 31 janvier 2024

 

 

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Florence Gopikian Yérémian est journaliste culturelle. Rédactrice auprès de Muséart, Paris Capitale, L’Oeil ou le BSC News, elle couvre l’actualité parisienne depuis plus de vingt ans. Historienne d’Art de formation (Paris Sorbonne & Harvard University), correspondante en Suisse et à Moscou, elle a progressivement étendu ses chroniques au septième art, à la musique et au monde du théâtre. Passionnée par la scène et la vie artistique, elle possède à son actif plus de 10000 articles et interviews.