Le vendredi 8 janvier a eu lieu la captation de « Vienne 1913 – Les prémiSSes du Pire ». En avant-première, Syma News a eu le plaisir de découvrir une pièce dense et pleine d’esprit qui retrace les jeunes années viennoises d’Adolf Hitler.
Mis en scène par Jean-Luc Paliès, ce spectacle analyse avec beaucoup d’intelligence le cheminement idéologique du Fürher afin de comprendre – ou du moins d’expliquer –  la construction du monstre.
 

Florence Gopikian Yérémian : Notre première rencontre date de 2018 lors de la représentation au Théâtre 13 de votre spectacle musical Carmen flamenco. Quel a été depuis votre cheminement et celui de votre compagnie Influenscènes ?

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Jean-Luc Paliès incarne la figure de Sigmund Freud dans sa nouvelle mise en scène, Vienne 1913 – Les PrémiSSes du Pire.

Jean-Luc Paliès : La compagnie Influenscènes fête cette année ses 35 ans ! Sept lustres ! Ce n’est pas une mince affaire ! Nous avons d’ailleurs pour projet d’éditer un livre à propos de tous les spectacles. Depuis Carmen flamenco nous avons mis en scène Trapèze au cœur, une pièce musicale d’après le roman-théâtre de Louise Doutreligne. Cette œuvre qui raconte l’histoire d’une jeune trapéziste coupée accidentellement dans son élan créatif a été présentée à Avignon en 2019 et a eu un joli succès.

Aujourd’hui, vous revenez avec une pièce qui nous plonge dans un tout autre univers : Vienne 1913 s’inspire du texte d’Alain Didier Weill et retrace les jeunes années autrichiennes d’Adolf Hitler. Pourquoi ce thème vous a-t-il inspiré ?

Comme son titre l’indique, l’histoire se déroule à Vienne à la bascule du siècle dernier. Cette période m’intéresse car c’est précisément à ce moment-là que se sont forgés les grands mouvements de l’art et de la pensée du XXe siècle. Paradoxalement, c’est aussi à ce moment que les prémices du pire ont émergé : la haine raciste, l’antisémitisme et le rejet absolu des « lumières »…
Il m’est d’avis que le théâtre – laboratoire des conduites de l’humain – peut, avec la musique, tenter de trouver les voies pour nous en restituer une singulière métaphore…

Une première version de Vienne 1913 avait été présentée à Avignon Off en 2007. En quoi cette nouvelle adaptation diffère-t-elle de la précédente ?

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William Mesguich prête ses traits aristocratiques à Hugo Von Klast

La version 2021 propose un traitement concentré, symboliste et plus narratif de Vienne 1913. Avant le décès d’Alain Didier Weill – en 2018 – , nous avions pour projet de faire un scénario en simplifiant l’intrigue afin de porter l’intérêt sur deux personnages : Adolf Hitler et Hugo Von Klast. Nous avons gardé cette ligne de force. L’action de la pièce débute dans un train en 1913 et c’est en flash back que nous revenons sur les histoires parallèles d’Hugo et Adolf : tandis que l’un suit une cure psychanalytique auprès de Freud, l’autre passe du parc du Prater aux salons de la Baronne Von Klast en absorbant toutes les pensées artistiques et les élans politiques de son époque.

Vienne 1913 est effectivement une œuvre très dense mais d’une effervescence spirituelle savoureuse. Tout au long de la pièce, on voit défiler Gustav Klimt, Sigmund Freud, Jung, mais aussi Liebermann le rouge ou l’extrémiste Guido Von List. Ne craignez-vous pas que vos spectateurs perdent pied face à tant de références idéologiques, artistiques, historiques et philosophiques ?

Non, le spectateur est un être extrêmement sensible et intelligent. Il n’y a qu’à constater l’incroyable succès de séries shakespeariennes emberlificotées dans de multiples sous-intrigues !
Certes, dans notre spectacle, les références peuvent être captées à plusieurs niveaux selon les connaissances de chacun mais nous avons conservé une ligne simple pour l’intrigue principale.

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Pourquoi avoir rajouté un sous-titre à l’œuvre de Didier Weill : « Vienne 1913 – Les Prémisses du pire » ? Et pourquoi avoir opté pour « prémisses » à défaut de « prémices », ce second terme aurait tout aussi bien pu convenir, non ?

Effectivement « prémices » serait le terme adéquat pour ce qui est des « origines » et du « prélude », mais « prémisses » comme les deux propositions d’un syllogisme fonctionne assez bien pour l’antisémitisme, l’anti-lumière et la synthèse de la haine. Et puis, vous remarquerez que dans ce second mot, il y a les deux « S » … 

L’un des principaux protagonistes de la pièce est Hugo Von Klast (interprété par William Mesguich). Qui est cet aristocrate antisémite devenu l’ami d’Adolf Hitler ? Ce personnage « extrémiste » est-il là, selon vous, pour révéler la pensée en construction du jeune Adolf ? Pour donner plus d’amplitude à son idéologie naissante ?

Notre auteur Alain Didier Weill n’a pas voulu mettre Adolf sur un divan et lui trouver des excuses refoulées. Il a préféré s’en prendre à une aristocratie qui a, malheureusement, par une négligence coupable, « laissé faire » ! 

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Le personnage d’Hugo Von Klast est-il aussi présent pour mettre en avant l’attachement d’Hitler envers la noblesse autrichienne ? Cela est d’ailleurs fort bien souligné lors des multiples échanges entre Adolf et la baronne Von Klast (incarnée par Claudine Fiévet)

Oui, effectivement vous avez très bien vu.

La figure d’Adolf (interprétée par Oscar Clark) est loin d’être antipathique. Elle possède un coté enfantin, un esprit un peu perdu, une humanité, un respect sincère envers les animaux et une vision très pure de l’amour, notamment à travers son comportement à l’égard de la jeune Molly (Nathalie Lucas). Pourquoi avoir choisi de montrer cette approche digne et, somme toute, sympathique d’Hitler ? Pour laisser sous-entendre que toute brebis égarée, aussi douce soit-elle, peut engendrer un monstre ? 

Le problème avec la « banalité du mal » c’est qu’il n’y a pas pire « menteur » que celui qui semble vouloir faire votre bien en vous imposant sa vision du bonheur … C’est un bon « comédien de lui-même » sincère et terrifiant… Regardez les dictateurs comme Mussolini, Franco, Staline… Ils ont eu aussi de bons côtés ! Surtout dans leur jeunesse… Au départ Adolf est donc un jeune homme certes un peu raide mais aux « idées » presque « sociales » … C’est sur la base de sa frustration artistique et d’un irrépressible besoin de principes qu’il va, en faisant l’éponge, synthétiser le venin des idéologies fanatiques…mais vous avez bien vu , il faut se méfier des brebis égarées, surtout les plus douces !

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Oscar Clark interprète le jeune Adolf Hitler dans cette nouvelle version de Vienne 1913. En arrière plan, la cristalliste  Catherine Brisset fait teinter ses instruments de verre tout au long du spectacle

Les figures de Jung (Alain Guillo) et de Sigmund Freud (vous-même) sont sans cesse présentes aux côtés d’Adolf. Selon vous, incitent-elles le spectateur à avoir un regard plus analytique sur le personnage d’Hitler ?

Non pas vraiment… mais elles permettent de comprendre que les querelles intellectuelles sur des « détails » peuvent aussi avoir de graves conséquences. Sans empêcher les débats profonds entre la Raison et l’Intuition, la rupture entre Freud et Jung témoigne d’un antisémitisme qui va aussi entacher (et encore à présent) la suite de l’Histoire… La responsabilité des élites et des célébrités est très grande en ce domaine !

Votre mise en scène est à la fois fluide et concentrée. Afin de donner vie aux 22 personnages de cette histoire, vous avez opté pour une narration forte et à l’exemple des didascalies du théâtre antique, vous avez demandé aux cantatrices Estelle Andrea et Magali Paliès de mettre en chant les indications scéniques et certaines actions des personnages. Comment vous est venue cette idée de choreutes qui guident le public et l’invitent à déployer toute son imagination ?

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Les cantatrices Estelle Andrea et Magali Paliès sont les séduisantes narratrices de ce spectacle musical

Il est beaucoup question d’Athéna et de culture greco-Latine dans le texte voulu par Alain Didier Weill. Aujourd’hui, le spectacle et la référence au Choeur antique était pour moi presque un passage obligé… D’autant que, depuis presque vingt ans, je travaille sur cette forme de théâtre « Adressé » qui s’adjoint les personnages didascalies. Ces derniers sont effectivement chargés des indications mais avec les exceptions nécessaires : encore une fois l’intelligence du spectateur doit être gardée en alerte sinon il finit par s’ennuyer

Outre le chœur, votre spectacle laisse aussi une très grande part à la musique : un quart du plateau est en effet occupé par des instruments de verre créés par Jean-Claude Chapuis et joués par la cristalliste Catherine Brisset. Pouvez-vous nous initier brièvement à cette orchestration très originale ? Ce choix d’instruments serait-il une allusion subtile à la Nuit de cristal ?

Oui, bien sur, le Cristal, sa transparence… Nous sommes évidemment dans la métaphore et l’oxymore de la dure fragilité ! Nous avons choisi ces instruments car Ils produisent une musique hypnotique qui se marie très bien avec les voix. Outre les Valses (Strauss) de la version initiale, Catherine Brisset a aussi adapté pour cette version des musiques très complexes (Schoenberg, Malher, Schubert…). Le résultat est assez stupéfiant : il y a énormément de musique sans qu’il y paraisse…

Si nous évitons un troisième confinement, quelles sont les dates prévues pour la tournée de Vienne 1913 ?

A priori nous serons sur scène le 30 mars au grand Théâtre de Plaisir dirigé par Florence Camoin. Le spectacle doit ensuite partir pour le Festival Off d’Avignon du 7 au 31 Juillet. Il se tiendra chaque jour à 10h du matin au Théâtre des Gémeaux.

Artiste - jimenez - palies - peinture - expo - syma newsParallèlement à votre pièce, vous exposez actuellement une vingtaine de créations graphiques dans le hall du Théâtre de Plaisir. Vous signez « Lucas Jimenez », pourquoi ce surnom ? Est-ce un clin d’œil à vos origines andalouses ?

Oui, Lucas JIMENEZ est mon double en tant que scénographe et plasticien. C’est le nom de ma mère qui est née, en effet, à Guadix près de Grenade. Comme vous le savez, en France, il est difficile d’exercer plusieurs activités artistiques sans être soupçonné de mal faire ! D’où ce besoin de distinguer « Paliès » de « Jimenez »…

Florence Gopikian Yérémian

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Mise en scène Jean-Luc Paliès
Dramaturgie et adaptation Louise Doutreligne d’après la pièce d’Alain Didier Weill
Scénographie Lucas Jimenez

Avec : Jean-Luc Paliès, William Mesguich, Oscar Clark, Nathalie Lucas, Alain Guillo, Claudine Fiévet, Estelle Andrea et Magali Paliès (chant), Jean-Claude Chapuis et Catherine Brisset (musique sur verre)

Le 30 mars 2021 au Théâtre Coluche
980, avenue du Général De Gaulle – 78370 plaisir

Du 7 au 31 juillet 2021 au Festival Off d’Avignon
Théâtre des Gémeaux (à 10h)

www.influenscenes.com

Photos: ©Xavier Cantat

Florence Gopikian Yérémian est journaliste culturelle. Rédactrice auprès de Muséart, Paris Capitale, L’Oeil ou le BSC News, elle couvre l’actualité parisienne depuis plus de vingt ans. Historienne d’Art de formation (Paris Sorbonne & Harvard University), correspondante en Suisse et à Moscou, elle a progressivement étendu ses chroniques au septième art, à la musique et au monde du théâtre. Passionnée par la scène et la vie artistique, elle possède à son actif plus de 10000 articles et interviews.