Roi du silence : un vibrant coming-out scénique

Geoffrey Rouge-Carrassat possède une allure aussi androgyne qu’élégante. Avec sa peau claire et sa longue crinière ruisselante, il nous fait songer à l’autoportrait christique de Dürer et pourtant, certains ont laissé croire à cet éphèbe qu’il vivait dans le péché…
Seul sur les planches du Théâtre des Déchargeurs, Geoffrey se livre chaque soir à une vibrante confession sur son homosexualité si longtemps dissimulée. Dans ce coming-out scénique, il fait enfin face aux cendres de sa mère. Défiant la défunte désormais cloîtrée dans son urne mortuaire, il lui avoue l’indicible après dix longues années de mutisme.
La confession commence pianissimo dans un mélange de honte et de respect face à l’opprobre maternel, puis elle monte crescendo s’empourprant de colère et de haine post-mortem.
A travers cet aveu, on sent des reproches, de la douleur, de l’amertume, mais ce que l’on décèle surtout derrière cette avalanche de mots et de remontrances, c’est une libération. En mettant en scène son Roi du silence, Geoffrey Rouge-Carrassat a enfin trouvé le moyen de régler ses comptes avec cette mère si castratrice et peut être de lui pardonner…
Rencontre avec un auteur-acteur d’une authenticité remarquable.

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Le comédien Geoffrey Rouge-Carrassat

Florence Yérémian : Comment est née la trame de votre pièce Roi du Silence  ? Est-ce une projection personnelle de votre homosexualité si longtemps dissimulée ?

Geoffrey Rouge-Carrassat : Au début, Roi du silence était une affaire personnelle : je voulais faire de mon coming-out un spectacle. J’avais gardé le secret plus de dix ans et le dévoiler simplement me semblait une perte. Je voulais que ça fasse du bruit. 

 

Quels ont été les éléments déclencheurs de cette écriture vibrante portée à la scène ?

J’ai retrouvé ma chambre d’adolescent et j’y ai récupéré quelques souvenirs à partir desquels j’allais pouvoir écrire : le journal intime de mes désirs inavouables, le pacte de silence que j’avais signé avec moi-même, et quelques textes bien gardés qui semblaient déjà écrits pour ce spectacle. 

Durant l’écriture, j’étais plongé dans plusieurs lectures éclairantes – notamment Le Livre des hontes de Jean-Pierre Martin, King Kong Théorie de Virginie Despentes, La Conversion de James Baldwin, Passion simple d’Annie Ernaux, En finir avec Eddy Bellegueule d’Édouard Louis…

Il s’agissait d’écrire d’abord et d’organiser ensuite. Ecrire beaucoup jusqu’à ce que certaines thématiques se répètent et donc se dégagent : celle de l’orgueil dans la honte, du travail comme compensation, de la haine plus que de l’amour… 

Je ne voulais pas faire un énième spectacle sur l’homosexualité. Avant tout, je voulais raconter une histoire d’amour. Mais je devais aussi trouver la manière, répondre au comment aborder le sujet du coming-out. Alors j’ai choisi de répondre à ces questions : Pourquoi le silence est-il gardé si longtemps ? Qu’est-ce que cette place autour de la tablée familiale a de si précieuse ? Pourquoi l’enfant ne fugue pas ? Et surtout, n’y a-t-il pas une volupté dans la culpabilité ? Le coming-out ne serait-il pas une perte autant qu’une libération ?  

Geoffrey Rouge carrassat - acteur - comedien - theatre - Théâtre des déchargeurs - Paris - spectacle - seul en scene - monologue - gay - homo - homosexualité - LGBT - Roi du silence - Piece - drame - colere - auteur - syma news - florence yeremianEn interprétant chaque soir ce personnage, diriez-vous que ce rôle est cathartique ? La joie de jouer, celle de dire, prennent-elles le pas sur la colère et le silence ?

Ce spectacle m’a permis de passer à autre chose dans ma vie. Maintenant, je suis apaisé avec les questions que soulèvent le spectacle. Cela devient même un travail pour moi chaque soir de retrouver ce qui a motivé l’écriture. 

Lorsque l’on écoute votre texte, on apprécie votre prose classique que vous maltraitez parfois avec des injures ou des expressions contemporaines. Quelles sont vos références littéraires, en avez-vous eu de précises pour cette pièce ?

Je crois être très influencé par les premiers auteurs de théâtre que j’ai pu découvrir comme Koltès ou Novarina 

Votre titre est-il juste une référence ludique au jeu des enfants (1-2-3-Roi du silence… ) ou cache-t-il d’autres sous-entendus? 

Je crois qu’on ne maîtrise pas toujours le sens des choix que l’on fait en mise en scène ou dans l’écriture. J’ai choisi comme titre “Roi du silence”, c’était une évidence pour moi. Beaucoup m’ont dit que ça allait faire un peu titre de spectacle jeune public. Mais ce spectacle ne pouvait pas s’appeler autrement. 

Encouragez-vous chacun à se libérer au plus tôt des carcans sociaux qui sont, hélas, créateurs de tant de névroses ?

Je ne sais pas. Et je ne veux pas que le spectacle donne des conseils là-dessus. Ce que je sais, c’est que le personnage de la pièce ne rompt pas si facilement le silence qu’il porte comme si il avait fini par s’en accommoder, voir par l’aimer; il dit “Pour rien au monde, je voudrais renoncer à ce silence avec qui j’ai grandi comme un frère.” 

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Avec son spectacle “Roi du silence”, le comédien Geoffrey Rouge-Carrassat se livre chaque soir à un coming-out d’une sincérité vibrante

Roi du silence est votre seconde œuvre ? Quelle était la thématique de votre pièce précédente Conseil de classe ?

Pour écrire Conseil de Classe, j’ai passé deux ans en résidence artistique dans des collèges et des lycées de la banlieue parisienne. Après chaque cours que je donnais, j’attendais que tous les élèves aient quitté la salle et je refermais la porte derrière eux pour rester seul quinze minutes de plus. J’allumais mon dictaphone, et je racontais et commentais ce que je venais de vivre, parfois même je jouais : je me replaçais dans certaines situations bousculantes / stimulantes / énervantes que j’avais rencontrées et auxquelles je n’avais pas su répondre – par pudeur, par manque de recul, de courage ou de répartie, ou parce que le règlement intérieur ne me le permettait pas – et j’inventais alors ce que j’aurais pu dire. Et parce que je crois important que des élèves, des parents d’élèves, des professeurs même – et quiconque est passé par le lieu et le temps de l’école – puissent savoir ce qui peut se cacher dans la cage thoracique d’un enseignant qui se retrouve face à trente jeunes êtres humains, j’en ai fait un spectacle. 

Avez-vous une affinité particulière avec les seuls-en-scène ? Est-ce parce que le monologue demeure, pour l’instant, la meilleure façon d’exprimer pleinement vos idées face aux spectateurs?

J’ai créé mon premier seul-en-scène à un moment où j’avais besoin de me reconnecter avec mon désir premier de théâtre : faire des petits spectacles dans ma chambre. C’était plus simple pour moi de travailler seul pour commencer. Je pouvais travailler hors cadre professionnel – quand je voulais, où je voulais. Le seul-en-scène, c’est économiquement pratique, d’une part. Mais c’est aussi un exercice introspectif important. Ecrire et jouer un seul-en-scène, c’est thérapeutique. Dans mon cas, il y a un avant et un après chacun de mes seuls-en-scène. J’en ai d’ailleurs conçu un troisième qui boucle mon triptyque “Conseil de classe – Roi du silence – Dépôt de bilan. A présent, je pense que j’ai envie de retrouver des équipes. Ce triptyque aura été une phase de mon travail. 

Malgré votre jeune âge – 24 ans – vous êtes à la fois comédien, auteur et metteur en scène. Le fait d’endosser toutes ces casquettes est-ce une façon pour vous de pouvoir tout contrôler dans votre parcours artistique ?

En dépit de la multiple-casquette dont vous m’affublez, il faut savoir que si je travaille longtemps seul pour écrire et rêver le spectacle, je ne peux rien faire, rien choisir, si je n’ai pas au moins le regard d’un premier spectateur en répétition. Une ou deux semaines avant la première, arrivent donc deux personnes sans qui le spectacle ne pourrait pas voir le jour : mon collaborateur artistique, Emmanuel Besnault, qui m’aide à “monter” le texte à partir de tous les brouillons et à me mettre en scène, et Emma Schler qui crée la lumière du spectacle.  

Geoffrey Rouge carrassat - acteur - comedien - theatre - Théâtre des déchargeurs - Paris - spectacle - seul en scene - monologue - gay - homo - homosexualité - LGBT - Roi du silence - Piece - drame - colere - auteur - syma news - florence yeremianSeriez-vous également musicien ? On vous voit jouer des percussions sur scène.

Je ne suis pas musicien. Mais j’ai grandi dans le rythme : mes parents faisaient du rock, ma grande soeur du modern-jazz, j’ai fait du tambour et de la batucada. Je joue avec le rythme et la musicalité des mots dans mon écriture comme dans mon interprétation.  

Vous êtes aussi pédagogue puisque l’on vous a nommé professeur de théâtre. Vous enseignez donc en parallèle de votre carrière scénique ?

J’ai effectivement obtenu le diplôme d’Etat de professeur de théâtre il y a deux ans. Cette année, j’enseigne dans une classe préparatoire pour les écoles supérieures à Arcueil (Horizon Théâtre). Créer des spectacles et enseigner, c’est très complémentaire et très nourrissant.

Quels sont vos projets ? Une nouvelle pièce se profile-t-elle ?

Depuis cette année, je suis doctorant au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris et je travaille sur les dramaturgies ludiques et les processus ludiques de création. Mon prochain projet s’inscrira donc dans cette recherche. 

Allez-vous participer au Festival d’Avignon 2020 ?

Oui, cet été, j’aurais de nouveau la chance de participer au Festival OFF d’Avignon : je présenterai Roi du silence au théâtre Avignon – Reine Blanche à 17h55 et sans doute mon dernier spectacle, Dépôt de bilan, dans un autre théâtre.

Roi du Silence – PDF de Florence Yeremian – SYMA News

Roi du silence

Texte, mise en scène et jeu: Geoffrey Rouge-Carrassat
Collaboration : Emmanuel Besnault
Lumières : Emma Schler

Les Déchargeurs
3, rue des déchargeurs
Paris 1er

Du 4 au 22 février 2020
Du mardi au samedi à 21h

Photos : ©Angelina Moskalenko et ©Emmanuelle Besnault

Florence Yérémian est journaliste culturelle. Rédactrice auprès de Muséart, Paris Capitale, L’Oeil ou le BSC News, elle couvre l’actualité parisienne depuis plus de vingt ans. Historienne d’Art de formation (Paris Sorbonne & Harvard University), correspondante en Suisse et à Moscou, elle a progressivement étendu ses chroniques au septième art, à la musique et au monde du théâtre. Passionnée par la scène et la vie artistique, elle possède à son actif plus de 10000 articles et interviews.