Erato vient d’enterrer son mari, un flic corrompu jusqu’aux os prénommé Lefteris. Perpétuant son role d’épouse dévouée, elle s’applique à jouer les veuves éplorées devant les proches et la famille. Vêtue de noir et chapelet en main, elle incarne la parfaite « sposa dolorosa » et pourtant, intérieurement, Erato jubile : finies les corvées ménagères, finie l’humiliation quotidienne, finie la prison mentale. Un verre à la main dans son appartement athénien, elle savoure enfin sa nouvelle liberté et se remémore avec ironie toutes ces longues années de calvaire conjugal…

La pièce d’Antonis Tsipianitis est un monologue acerbe pétri d’une grande vérité. Toute femme au foyer quelque peu dévote envers un époux machiste se reconnaîtra dans ce personnage de jeune épousée qui voit au fil des jours disparaitre ses joies et ses illusions.
Du premier coup de foudre aux funérailles de Lefteris toute la vie d’Erato est disséquée à voix haute: l’espoir d’échapper à une famille archaïque de province, le rêve d’un grand amour, la soumission qui s’instaure au sein de son couple, l’humiliation puis les mensonges d’un époux infidèle qui préfère chevaucher des prostitués à l’exemple de celle qui s’est justement installée à l’étage du dessus…

A travers cette confession aussi drôle qu’accablante se dessine la frustration d’une femme qui s’est laissée manipuler de bout en bout : comme le dit si bien la protagoniste,  » la pauvre Erato a grandi entre la broderie et les interdictions ». Elevée dans la culpabilité et la servitude, cette jeune fille n’a pas réalisé qu’elle quittait les chaînes d’un père dominateur pour se laisser emprisonner entre les serres d’un mari phallocrate.

C’est avec une grande conviction qu’Emilie Chevrillon interprète le personnage multiple d’Erato. Forte et révoltée, l’actrice confère beaucoup d’ironie à sa protagoniste qui règle vraiment ses comptes en public. Déclinant successivement la candeur, la frustration et la haine conjugale, la jeune comédienne révèle crescendo toutes les facettes de son talent en rappelant à chacun d’entre nous que l’égalité homme-femme n’est toujours pas de norme en Europe. Grace à son énergie franche et frontale, Emilie Chevrillon souligne l’universalité de cette pièce grecque contemporaine qui lance un cri de révolte de la part de toutes les femmes opprimées. Parallèlement à celles qui subissent des violences verbales ou physiques, le personnage d’Erato met aussi sur le devant de la scène celles qui souffrent de l’indifférence de leur époux. Et elles sont nombreuses ! L’indifférence d’un conjoint est un mal silencieux qui s’immisce sinueusement au sein d’un couple et détruit la victime de l’intérieur: privée d’amour et d’écoute, elle finit par perdre confiance en elle et s’enferme peu à peu dans la dépression, prête à mendier le moindre signe de tendresse pour s’assurer qu’elle existe encore ! Au XXIe siècle, il serait grand temps d’arrêter ce jeu conjugal aussi pervers que pathétique !

La Putain du dessus n’est pas qu’une convaincante tragédie grecque, elle est universelle !

La Putain du dessus
Une pièce d’Antonis Tsipianitis
Mise en scène Christophe Bourseiller
Adaptation Haris Kanatsoulis
Avec Émilie Chevrillon

Théâtre de la Huchette
23 Rue de la Huchette, 75005 Paris

Du mardi au vendredi à 21h
Le samedi à 16h
Réservation : 0143263899
http://www.theatre-huchette.com

Partager
Florence Yérémian est journaliste culturelle. Rédactrice auprès de Muséart, Paris Capitale, L’Oeil ou le BSC News, elle couvre l’actualité parisienne depuis plus de vingt ans. Historienne d’Art de formation (Paris Sorbonne & Harvard University), correspondante en Suisse et à Moscou, elle a progressivement étendu ses chroniques au septième art, à la musique et au monde du théâtre. Passionnée par la scène et la vie artistique, elle possède à son actif plus de 5000 articles et interviews.