C’est l’histoire d’un ménage à trois: un homme, sa femme et son amant. A priori, rien d’original sauf qu’au fil de cette pièce signée Harold Pinter d’autres révélations vont sournoisement faire surface: le mari est le meilleur ami de l’amant, il entretient lui aussi une liaison et il est parfaitement  au courant de son cocuage…

Afin de mieux comprendre la genèse de ce singulier triangle amoureux, l’auteur a choisi de construire son intrigue à rebours: à travers neuf séquences scéniques, il remonte progressivement les années pour nous faire découvrir et analyser le passé de chaque protagoniste.
En tête de liste se profile Emma, galeriste londonienne de profession et femme infidèle de son état. C’est à Gaelle Billaut-Danno que revient ce rôle pétri de douceur et de désillusion. Débordante de féminité (comme elle le fut dans « Célimène et le Cardinal »), la comédienne ponctue alternativement ses dialogues de sourires nostalgiques ou de regards désarmants et parvient à composer un personnage très séduisant.
Jerry, son amant, le sait bien qui partage son alcôve autant que ses secrets. Incarné avec gaillardise par Yannick Laurent, ce vieux prétendant s’avère être aussi lâche qu’égoïste. Il possède cependant une certaine candeur qui le rend sympathique aux yeux du public et contraste pertinemment avec l’attitude hautaine de Robert, l’époux trompé.
Ce dernier est interprété avec beaucoup de suffisance par François Feroleto qui lui prête sa blondeur et ses traits élégants. Loin d’être dépité, ce mari misogyne ne se laisse jamais démonter: répondant la tête haute à toutes les trahisons de ses proches, il est pourvu d’un flegme et d’une finesse d’esprit qui tournent parfois à la perversion.

Alternant les verres et les aveux durant plus d’une heure trente, ces trois acteurs font preuve d’une complicité scénique et d’un sarcasme qui servent habilement le texte d’Harold Pinter. En effet, lorsque l’auteur britannique parle d’amour ou d’adultère, il le fait avec une prose particulière qui rend les dialogues aussi caustiques que les sentiments: qu’il s’agisse de soupçons, de confessions ou de mensonges, Pinter plaque son cynisme par petites touches et transforme les bavardages les plus anodins en de subtiles répliques. Son ménage à trois s’éloigne ainsi des facilités du vaudeville car il brouille les pistes, intervertit les rôles des personnages, décortique leurs émotions et entraine le spectateur dans un agréable questionnement sur la vie de couple et ses aléas.

Dommage que la chute de la pièce nous laisse sur notre faim car la mise en scène de Christophe Gand porte cette aventure avec autant d’application que de fluidité. Saluons au passage la présence de Vincent Arfa qui s’attèle allègrement à transformer la scène et les décors à chacun des actes: à notre grand étonnement, les prestes apparitions de ce jeune trublion confèrent à ce spectacle une délicieuse pétulance qui empêche l’histoire de s’alanguir ou de tourner au drame…

Trahisons? Un « Conte à rebours » chargé d’émotions.

Trahisons
de Harold Pinter
Mise en scène Christophe Gand
Avec Gaëlle Billaut-Danno, François Feroleto, Yannick Laurent et Vincent Arfa

Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
T. 0145445734
http://www.lucernaire.fr

Jusqu’au 8 octobre 2017
du mardi au samedi à 21h et le dimanche à 18h

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Florence Yérémian est journaliste culturelle. Rédactrice auprès de Muséart, Paris Capitale, L’Oeil ou le BSC News, elle couvre l’actualité parisienne depuis plus de vingt ans. Historienne d’Art de formation (Paris Sorbonne & Harvard University), correspondante en Suisse et à Moscou, elle a progressivement étendu ses chroniques au septième art, à la musique et au monde du théâtre. Passionnée par la scène et la vie artistique, elle possède à son actif plus de 5000 articles et interviews.