Lucrèce : de la tendresse maternelle à la cruauté borgiaque

La figure pécheresse de Lucrèce Borgia a inspirée de multiples auteurs dont Victor Hugo qui lui a consacré un drame en trois actes. Fille du pape Alexandre VI et sœur de l’ambitieux César Borgia, on prête à Lucrèce des liaisons incestueuses et la naissance d’un fils issu de ses amours avec son propre frère. Légende ou réalité? C’est autour de ce mythe licencieux que se déploie la nouvelle pièce des Lazarini.


Tout commence à Venise à la fin du XVe siècle. Dissimulée derrière son masque de carnaval, la belle Lucrèce a quitté son Palais de Ferrare pour venir secrètement contempler son fils, Gennaro. Fier et innocent, ce dernier ne sait pas qui est sa mère et tombe sous le charme de cette dame de l’ombre. Alors qu’il lui déclare sa flamme, ses compagnons d’arme reconnaissent Lucrèce et l’accuse de toutes les plaies du royaume. Blessée dans son amour propre, la sanguinaire duchesse retourne à Ferrare bien décidée à se venger d’un tel affront…
C’est à Frédérique Lazarini que revient le rôle de Dona Borgia. Altière et séduisante, la comédienne parvient à charmer le public de sa voix antique qu’elle module magnifiquement. Passant de la tendresse maternelle à la cruauté borgiaque, elle assume tour à tour les rôles de mère aimante, d’épouse stratège et d’empoisonneuse, se laissant parfois happer par un excès de pathos. À ses côtés Emmanuel Dechartre incarne son époux, le Duc d’Este, avec autant de flegme que d’éminence : le ton stoïque et le sourire sardonique, il soupçonne Lucrèce d’infidélité et se délecte insidieusement à la faire souffrir. Autour de ce singulier couple ducal déambulent une brochette inégale de jeunes ambassadeurs vénitiens, un serviteur dévoué (Didier Lesour), ainsi que la figure filiale de Gennaro dont l’interprétation manque hélas de charisme.
Il se détache de cette pièce un sentiment particulier car elle n’a pas vraiment de ligne directrice et manque de « determination » pour un mythe aussi puissant : oscillant sans cesse entre l’humour fanfaron et le drame exacerbé, la mise en scène empêche le spectateur de se laisser absorber par la dimension fatale et tragique d’une telle œuvre. Lorsque l’on évoque le nom des Borgia, l’on associe cette famille à la luxure et à la cruauté. Certes Lucrèce-Lazarini n’est pas tendre envers ses agresseurs mais elle n’a pas assez de hargne. Il faut comprendre que dans l’imaginaire populaire, le pardon et la miséricorde ne siéent point aux Borgia : on voudrait pouvoir admirer une Lucrèce carnassière et tyrannique afin d’adhérer pleinement à son courroux. On voudrait aussi que cette femme soit d’avantage lubrique pour se laisser troubler par l’amour abyssal qu’elle éprouve envers son fils. En effet, l’aspect blasphématoire de ce sentiment amoureux est un merveilleux lien à explorer à travers la complexité psychique de Lucrèce, le rejet de Gennaro et les interdits sur lesquels reposent une telle passion. Dommage que ce jeu de séduction aussi étrange qu’hérétique n’ait pas été exploité à sa juste valeur dans cette adaptation théâtrale car il aurait pu apporter une dimension complémentaire à la pièce.

Comme le dit Lucrèce : « Ayez pitié des méchants, vous ne savez pas ce qui se passe dans leur cœur… » Justement, l’on aurait aimé savoir… L’on aurait voulu contempler les tréfonds de l’âme de cette mère aimante et capter ainsi la fatale noirceur qui finit par la consumer.
Lucrèce Borgia: un mélodrame entre amour et mort qui demeure un peu trop sur sa réserve.

Lucrèce Borgia
De Victor Hugo
Mise en scène Henri et Frédérique Lazarini
Assistés par Lydia Nicaud
Avec Emmanuel Dechartre, Frédérique Lazarini, Didier Lesour, Marc-Henri Lamande, Louis Ferrand, Hugo Givort, Clément Heroguer, Pierre-Thomas Jourdain, Kelvin Le Doze, Adrien Vergnes

 

 

Théâtre 14
20 rue Marc Sangnier – Paris 14e

Jusqu’au 1er juillet 2017
Mardi, vendredi, samedi à 20h30
Mercredi, jeudi à 19h
Samedi à 16h
Réservations: 0145454977

http://theatre14.fr/saison/spectacle/lucrece-borgia

Photos © LOT

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Florence Yérémian est journaliste culturelle. Rédactrice auprès de Muséart, Paris Capitale, L’Oeil ou le BSC News, elle couvre l’actualité parisienne depuis plus de vingt ans. Historienne d’Art de formation (Paris Sorbonne & Harvard University), correspondante en Suisse et à Moscou, elle a progressivement étendu ses chroniques au septième art, à la musique et au monde du théâtre. Passionnée par la scène et la vie artistique, elle possède à son actif plus de 5000 articles et interviews.