Suite à l’exposition Chtchoukine, la Fondation Vuitton propose un nouveau parcours artistique se focalisant cette fois autour du Continent Africain. A travers trois promenades, le visiteur part à la découverte des artistes précurseurs (Les Initiés), plonge au coeur de l’Afrique du Sud (Être là) puis est invité à découvrir la scène contemporaine africaine via une selection d’œuvres de la Fondation Vuitton (La Collection). Cette triple exposition étant aussi belle que dense, concentrons nous sur la première partie du triptyque: « Les Initiés ».

La Fondation Vuitton

La centaine d’œuvres qui vous attendent au sous-sol de la Fondation appartiennent à la Collection de Jean Pigozzi. Dans les années 90, ce philanthrope italien a fait appel au flair du galeriste André Magnin pour partir en quête des artistes populaires de l’Afrique sub-saharienne. Aussi baroudeur que passionné, André Magnin a essaimé tous les ateliers du grand continent, rencontré des sculpteurs, des peintres, des plasticiens et constitué ainsi un fond unique de plus de 15000 œuvres !

André Magnin et Barthélémy Toguo à la Fondation Vuitton.

Par l’intermédiaire de la Fondation Vuitton, Bernard Arnault a choisi de mettre en avant une quinzaine de ces artistes devenus pour certains de véritables icônes africaines. L’exposition débute ainsi avec l’univers brut et authentique de Romuald Hazoumè. Débordant d’idées et de bon-sens, ce béninois utilise des matériaux qu’il recycle selon son imagination: conserves, balais-brosses, cheveux synthétiques.. tout est propice à bouleverser les codes de l’art et de la tradition à l’exemple de ces jerrycans transformés en masques votifs dénonçant avec dérision la surconsommation planétaire.

« Atiboetote – L’arbre de vie » de Romuald Hazoumé – 1996 (Plastique, cheveux synthétiques)

Il en va de même pour Calixte Dakpogan qui confectionne à son tour des personnages avec des pièces de récupération. Grâce à son humour et son inventivité, ce plasticien façonne de drôles de visages où les stylos deviennent des têtes et les ampoules des yeux, allouant ainsi à ces objets  abandonnés une nouvelle existence.

 

 

Masque « Oba » de Calixte Dakpogan – 2007 (Métal, plastique et stylos-bille)

L’esprit de dénonciation nourrit également les peintures de Chéri Samba mais la critique sociétale se cache cette fois sous une explosion de couleurs. Séduisant nos pupilles avec ses paillettes et ses tonalités vives, l’artiste congolais laisse ses visiteurs songeurs face à des toiles explorant les tristes thématiques du terrorisme, des enfants soldats ou du manque d’eau sur notre terre.

« Les petits soldats » de Chéri Samba

Dans un tout autre style, l’ivoirien Frédéric Bruly Bouabré s’est accaparé une alcove de la Fondation Vuitton pour y dissimuler ses « miniatures » : portraits précieux au trait naif, ces petits cadres caricaturent des politiciens, illustrent des contes traditionnels ou font l’inventaire des différentes identités africaines.

 

 

« Musée du Visage Africain « par Frédéric Bruly Bouabré – 1996 (Crayons de couleur sur carton)

Aussi intimistes mais bien plus angoissantes, les aquarelles rouges du camerounais Barthélémy Toguo présentent des corps hybrides et enchevêtrés réalisées dans un pigment semblable à du sang dilué.

« Baptism 1 » de Barthélémy Toguo – 2000 (Aquarelle sur papier)
© ADAGP, Paris 2017 – Courtesy CAAC – e Pigozzi Collection Photo © Maurice Aeschimann

Eparpillés dans tout le sous-sol du bâtiment, les « vaisseaux lumière » du congolais Rigobert Nimi jouxtent les maquettes géantes de Body Isek Kingelez faites de papiers colorés et de contreplaqué.

« Station Vampire » l’un des vaisseaux lumière de Rigobert Nimi

 

« Bodystate » l’une des villes imaginaires de Kingelez – 1999
« Alien Resurrection » Abu Bakarr Mansaray

A mi-chemin entre la science et la bande dessinée, l’art d’Abu Bakarr Mansaray s’expose sur des toiles monumentales évoquant les planches encyclopédiques des Lumières. Passionné de chimie et de mécanique, cet artiste installé aux Pays-Bas utilise la mine de plomb pour composer et décomposer des machines imaginaires reflétant les traumatismes de la guerre.

 

« Déesse » de Seni Awa Camara

Une femme enfin sur ce plateau chargé de testosterone : la sénégalaise Seni Awa Camara. Adepte de la terre cuite, elle a conçu des totems longilignes sur le thème des déesses fertiles. Faisant surgir de ses paumes des mères nourricières aux seins lourds, elle les a recouvertes d’une ribambelle d’enfants puissamment agrippés à leurs corps.

« Mambolo, le Grand Chasseur » de John Goba – 1993

La sculpture est aussi l’outil de prédilection de John Goba. Préférant le bois peint à la terracotta, cet originaire de la Sierra Leone façonne de grands chasseurs hirsutes recouverts d’épines de porc-epic semblables à des oursins géants ou des constellations protectrices.

Autre support fort bien représenté au sein de cette exposition hétéroclite : la photographie.

Avec sa superbe série Hairstyles Okhai Ojeikere nous révèle des créations capillaires d’une  très grande beauté. Durant près de trente ans (1968-1999) cette artiste nigériane a saisi des milliers de clichés mettant en avant la complexités des coiffures de ses contemporaines.

« Hairstyles »d’Hokhai Ojeikere (Série photographique)
Tirage argentique de Seydou Keyta – 1950/60

Plus à l’ouest, Seydou Keïta nous transporte au Mali dans les années 50 en pleine transition historique. Considéré comme l’un des meilleurs portraitistes africains, il maitrise aussi bien le cadrage que la composition graphique et offre aux visiteurs des icônes argentiques d’une puissance impressionnante.

« Danseur Yéyé » de Malick Sidibé – 1965 (Tirage argentique)

Autre témoin de Bamako, Malick Sidibé a su capter la candeur et le désir d’émancipation de la jeunesse en la photographiant au fil de ses soirées. Ses clichés magnifiés par l’utilisation du noir & blanc reflètent la vitalité et le dynamisme des nightclubs maliens.

Cette énergie se retrouve enfin au coeur des immenses fresques de MOKE qui recouvrent les murs de la Fondation avec leurs teintes suaves et nocturnes. Entre ses chanteurs sapés, ses danseuses élégantes et ses bouteilles de Skol qui s’entassent sur les tables, l’on a l’impression de se retrouver dans l’ambiance intense et festive de Kinshasa.

« Nuit chaude à la cité » de Moke – 1999 (Huile sur toile)

Une belle trajectoire donc pour ces artistes précurseurs qui ont ouvert les portes du Continent Africain aux amateurs d’Art Contemporain et aux collectionneurs internationaux. Malgré la singularité et les revendications propres à chacun de ces plasticiens, deux leitmotivs se dégagent avec évidence de l’ensemble de cette collection : une vision optimiste de l’Afrique et une énergie créatrice très contagieuse ! Preuve en est: la nouvelle génération d’artistes tels que David Koloane, Kudzanai Chiurai ou Niki Nkosidu qui ne cessent de puiser dans le creuset avant-gardiste de ces Initiés. A découvrir dans un prochain article et aux étages supérieurs de la Fondation Vuitton…

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Florence Yérémian est journaliste culturelle. Rédactrice auprès de Muséart, Paris Capitale, L’Oeil ou le BSC News, elle couvre l’actualité parisienne depuis plus de vingt ans. Historienne d’Art de formation (Paris Sorbonne & Harvard University), correspondante en Suisse et à Moscou, elle a progressivement étendu ses chroniques au septième art, à la musique et au monde du théâtre. Passionnée par la scène et la vie artistique, elle possède à son actif plus de 5000 articles et interviews.