Avec un titre aussi vague et un sujet aussi vaste, on se demande bien en entrant ce que l’exposition Manga. Tout un Art! va bien pouvoir nous dire, tant il faudrait de salles pour épuiser le sujet. Sans surprise, l’exercice est difficile mais l’événement parvient à passionner et à instruire.

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Nous sommes à presque un mois de la fin de l’expo, et pourtant, les visiteurs se bousculent toujours dans les allées du musée Guimet pour apprécier les objets et la connaissance mise en valeur. On ne saurait trop conseiller d’arriver le matin ou assez tôt dans l’après-midi en cas de visite le week-end : il y a un peu d’attente. L’exposition est divisée en deux parties, l’histoire du manga et l’analyse du manga contemporain.

Ces premières salles sont certainement les plus intéressantes. L’expo retrace les débuts du manga jusqu’au début du XXe siècle avec Rakuten Kitazawa, personnage central dans l’émergence du manga comme on le connaît aujourd’hui. En 1902, il lance une rubrique de bande dessinée dans le journal 時事新報 (Jiji Shinpô) et l’appelle 時事漫画 (Jiji Manga). C’est la première fois que le terme 漫画 (manga) est utilisé par un professionnel de l’édition. En 1905, Rakuten lance Tokyo Puck, un magazine de bande dessinée s’inspirant d’un magazine américain équivalent lui aussi appelé «Puck». La bande dessinée nippone commence alors à quitter le pur dessin satirique pour trouver des histoires, des bulles, des dialogues comme aujourd’hui.

Autre art graphique précédant le manga, le 紙芝居 (kamishibai) est un événement public, souvent de rue, consistant à montrer les unes après les autres des planches en carton illustrées tout en contant une histoire. Le support en bois du kamishibai pouvait s’installer sur un vélo et nombre de conteurs allaient de quartier en quartier proposer leur divertissement aux enfants, tout en vendant des friandises comme on vendrait du pop-corn au cinéma.

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La tradition du kamishibai a perduré des années 1930 à 1960 au Japon, mais des versions de poche, plus petites et plus courtes, furent commercialisées pour un usage privé. Ce kamishibai abordant le conte de Momotarô compte six planches, contre dix à vingt pour un spectacle de rue. On remarque que l’histoire est écrite intégralement en katakana, pour être plus facilement compréhensible par les enfants.

Après les années 50, le manga évolue avec un style dit 劇画 (gekiga) introduit par Yoshihiro Tatsumi en 1957. Cette nouvelle manière de dessiner rend le manga plus spectaculaire et ouvre la voie aux grandes épopées guerrières nombreuses aujourd’hui. C’est aussi la période où les œuvres deviennent plus ouvertement violentes ou érotiques, dépassant une image «enfantine» encore prégnante jusque-là.

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Autre style, autre rubrique, le manga shôjo a droit à son moment de gloire avec ce magazine Margaret de 1968. Littéralement «manga pour filles», le manga shôjo témoigne d’une volonté des éditeurs d’élargir son public et de proposer des histoires qui plaisent aux filles, avec davantage de personnages féminins au centre de la narration. Bien sûr, les shôjo mangas sont maintenant très répandus et trouvent un écho au-delà du seul public féminin, mais il est intéressant de constater que c’est une tendance ancienne et les planches montrées à l’exposition sont du plus grand intérêt.

Arrivé au manga shônen, plus proche de nous, Manga. Tout un Art! change de focale et analyse ces mangas les plus populaires originellement destinés aux ados sous l’angle de leurs inspirations. Beaucoup de fans le savent, mais rappelons que Son Goku de Dragon Ball provient d’un roman chinois appelé 西遊記 (Saiyûki) censé être apparu vers le XVIe siècle du temps de la dynastie Ming. Dans ce récit, Son Goku est un yôkai prenant la forme d’un singe, d’où cette représentation par Tsukioka Yoshitoshi (au centre) pendant l’ère Meiji. Saiyûki inspirera d’ailleurs un autre manga de Kazuya Minekura (à droite), qui se prononce aussi Saiyûki mais s’écrit 最遊記. Une série qui inventera un autre Son Goku.

Naruto a aussi une inspiration ancienne avec son renard géant maintenant bien connu Kyûbi. Et effectivement cette estampe d’Utagawa Kuniyoshi montrait déjà le renard à neuf queues vers 1850. Mais Kyûbi vient de bien plus loin puisque cette créature mythologique fait surface dans un recueil paru en Chine pendant la dynastie Han, il y a presque 2300 ans! Dans le 山海経 (Sengaikyô en prononciation nippone, signifiant littéralement «écrits de la mer et de la montagne»), il est décrit comme un renard à neuf queues qui mange les humains. Très ancienne légende, Kyûbi inspirera bien au-delà de Naruto puisqu’il sert par exemple de modèle au pokémon Feunard.

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On ne comprend pas bien en revanche la dernière salle de l’exposition, montrant une collection de mode dite inspirée du manga. Ce n’est ni très évident, ni très en rapport avec le reste, et pas très beau d’ailleurs. Cela peut laisser penser que Manga. Tout un Art! est un rien déstructurée : bien qu’on y apprenne plein de choses passionnantes, il manque à la sélection une ligne directrice et cohérente. L’expo aurait pu par exemple continuer dans les différentes genres. Quid du yon koma? du manga seinen? du manga yuri ou, osons-le, du manga érotique? On a l’impression d’une exposition qui change brutalement sa logique à plusieurs endroits sans aller au bout des sujets… mais ce sera peut-être pour une prochaine fois. Manga. Tout un Art!, c’est jusqu’au 9 mars au musée Guimet à Paris.

Thomas Froehlicher est chroniqueur Japon & Gaming. Rédacteur pour plusieurs sites spécialisés dans le jeu vidéo, il intervient sur l'actualité vidéo-ludique depuis trois ans. Sa passion pour la culture japonaise, aussi bien classique que moderne, l'a poussé à en étudier la langue en parallèle de sa majeure en finance, puis à effectuer un semestre d'échange universitaire à Sophia University à Tokyo. Il est titulaire du Japanese Language Proficiency Test niveau 1 depuis 2012, et depuis ne jure que par les versions originales en japonais.