Avec Le Grand Jour, Frédérique Voruz met en scène une magistrale querelle des familles 

La nouvelle pièce de Frédérique Voruz commence mélodieusement par un Agnus Deï. En ce “Grand Jour” de deuil, tous sont réunis pour dire au revoir à « La Mère ». Dans l’assemblée, on peut distinguer Clémence la psy, ses sœurs cadettes, ses deux frères, l’oncle facho, la tante lesbienne et, bien sûr, le prêtre, André. Une fois la prière dite et les obsèques terminées, la fratrie se retrouve au sein de la vaste demeure familiale hantée par l’esprit de la défunte : le combat peut enfin commencer… 

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En ce “Grand Jour” de deuil, toute la fratrie se retrouve dans la maison familiale hantée par le fantôme de leur mère castratrice…

Règlements de comptes post-mortem

Assis dans la cuisine autour de la grande table, les visages endeuillés se toisent ou s’évitent : certains ont la larme à l’œil, d’autres s’ennuient, la plupart ont l’air égarés… Le silence règne, puis les mots sortent d’outre-tombe et se mettent à fuser ! Chacun à sa façon exprime sa peine vis-à-vis de La Mère morte mais l’on devine que bien d’autres raisons tourmentent les pensées de ces frères et sœurs. Au fil des dialogues qui se transforment rapidement en disputes, tout refait surface : les rancœurs du passé, les secrets de famille et les traumas non-digérés.

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Gaby (Aurore Frémont) et Clémence (Frédérique Voruz) essayent en vain de se rappeler de bons souvenirs d’enfance…

Une fratrie en mal d’amour

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La comédienne Rafaela Jirkovsky apporte toute sa douceur et sa délicatesse au personnage désillusionné de Mona. Elle incarnait Chrysotémis dans la dernière pièce de Simon Abkarian, Électre des bas-fonds.

Dans un flux d’émotions qui se percutent et s’entremêlent, on voit ces adultes-orphelins exposer tour à tour leurs névroses pour essayer de s’en libérer. Il y a Clémence (Frédérique Voruz), la psychologue, Gaby (Aurore Frémont), la championne de boxe plutôt nerveuse, Simon (Emmanuel Besnault), le comédien égocentrique, Julie (Anais Ancel), la conjointe effacée et Benoit (Victor Fradet), l’artiste circassien qui n’a même pas daigné quitter son pull jaune pour l’enterrement de La Mère.

On trouve aussi Mona (Rafaela Jirkovsky), la cadette, qui malgré sa grossesse se comporte encore comme une petite fille, et enfin son époux Pierre (Eliot Maurel) slalomant tant bien que mal au sein de cette fratrie en crise. 

Aussi nombreux soient-ils, on découvre que tous ces frères et sœurs sont en mal d’amour et qu’ils se sentent infiniment seuls. À l’exemple de beaucoup de familles, ils n’ont jamais su communiquer et tentent maladroitement d’exprimer leurs regrets car ils savent que malgré la mort de La Mère et malgré leurs divergences, il est primordial de s’aimer pour ne pas sombrer.

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Comme tout le reste du clan, Simon (Emmanuel Besnault) et Benoit (Victor Fradet) laissent remonter les rancoeurs du passé

Quelle troupe fabuleuse !

Dans cette valse tragique écrite et mise en scène par Frédérique Voruz, il est impressionnant de voir à quel point les acteurs sont investis et complices. Prenant à cœur et à bras chacun de leurs rôles, ils insufflent à leurs personnages une authenticité et un flux d’émotions allant de la joie fugace au plus sombre désespoir.

Au sein de cette magistrale querelle des familles, le comédien Sylvain Jailloux mérite une mention spéciale : interprétant à la fois le prêtre André et le spectre de la défunte, il apporte une ironie délicieuse et éméchée à toute la pièce ! Troquant alternativement sa soutane ecclésiastique pour la vieille robe de la mère-fantôme, il apparaît, disparaît, prêche quand bon lui semble, épluche des patates en philosophant, et tente d’oublier ses propres péchés en consommant sans modération le vin de la sacristie.

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Dans un décor volontairement épuré, la compagnie Aléthéia nous offre une superbe valse des névroses

Frédérique Voruz, une artiste à suivre

Si vous ne connaissez pas encore Frédérique Voruz, sachez qu’elle est aussi talentueuse en tant qu’actrice que metteuse en scène. Après avoir jouée les cocaïnomanes dans Kanata ou les magiciennes dans Électre des bas-fonds, cette jeune femme audacieuse s’est lancée dans l’écriture en 2018 et a créé sa première pièce (Lalalangue) sous l’œil bienveillant de Simon Abkarian.

Avec ce seule-en-scène, Frédérique puisait déjà dans les arcanes de sa propre histoire pour nous raconter son enfance douloureuse auprès de sa mère unijambiste. Il faut savoir que la figure matriarcale est un sujet récurrent chez Mademoiselle Voruz, voire obsessionnel. À travers ses créations, la comédienne revient sans cesse dans les tristes jupons de sa génitrice et semble vouloir faire le procès de cette démente afin de s’en libérer.

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En tant que comédienne, Frédérique Voruz nous avait déja conquis (Kanata, Lalalangue, Électre des Bas-fonds…). La voici de retour au Théâtre du Soleil pour une seconde mise en scène où son écriture caustique et amère confirment le talent et la force de caractère de cette jeune artiste.

Catharsis réussie ?

Avec Le Grand Jour, le personnage de La Mère est donc de nouveau présent car, en dépit de son enterrement, le fantôme de cette femme hante sournoisement tout le plateau… Même si Frédérique Voruz est passée du monologue à la pièce chorale, cette nouvelle création poursuit l’axe cathartique de Lalalangue. Donnant la parole à sa grande fratrie, la comédienne ressuscite une nouvelle fois son passé face aux spectateurs et énumère les séquelles de cette mater si castratrice.

Comparativement à Lalalangue, son écriture et son approche scénique ont acquis une maturité palpable : le texte du Grand Jour est toujours imprégné de colère mais il est moins dans le cri. Bien sûr ses sentiments à l’égard de sa mère et de sa famille sont encore à vif, bien sûr sa noirceur et son amertume n’ont pas faibli, mais Frédérique a pris de la hauteur pour juger ses semblables. Quittant le mode plaintif de la confession, elle a analysé, ruminé et canalisé son amour-haine pour en faire une pièce d’une très grande puissance.

Entre cynisme, regrets et besoin d’amour, la thérapie avance et nous, on se régale !

Florence Gopikian Yérémian –  florence.yeremian@symanews.fr

Photos : Subtile Insolente

voruz-theatre-grand-jourLe Grand Jour

Texte et mise en scène : Frédérique Voruz

Avec la Compagnie Aléthéia : Anais Ancel, Emmanuel Besnault, Victor Fradet, Aurore Frémont, Sylvain Jailloux, Rafaela Jirkovsky, Eliot Maurel et Frédérique Voruz.

Conseil artistique : Franck Pendino & Joséphine Supe
Scénographie et création lumière : Geoffroy Adragna
Création son : Benoit Déchaut

Du 15 février au 5 mars 2023
Du mercredi au samedi à 20h
Le dimanche à 15h30

La Cartoucherie de Vincennes – Théâtre du soleil
Réservations: Le Grand Jour et
07.51.22.10.13

Infos : compagnie.aletheia@gmail.com

La pièce dure 1h20

La première de cette pièce a eu lieu au Théâtre 13 en juin 2022 dans le cadre du “Prix des Jeunes Metteur-se-s en scène”

Florence Gopikian Yérémian est journaliste culturelle. Rédactrice auprès de Muséart, Paris Capitale, L’Oeil ou le BSC News, elle couvre l’actualité parisienne depuis plus de vingt ans. Historienne d’Art de formation (Paris Sorbonne & Harvard University), correspondante en Suisse et à Moscou, elle a progressivement étendu ses chroniques au septième art, à la musique et au monde du théâtre. Passionnée par la scène et la vie artistique, elle possède à son actif plus de 10000 articles et interviews.